• * Qu'est-ce qu'un devoir ?

    A mon bien aimé et Respectable Frère Marc, pour sa suggestion stimulante.

    Octobre 2011 – Janvier 2012

    Introduction

    La scène suivante se passe à l’école primaire, en 5ème année : "Prenez votre journal de classe ! Indiquez : Devoir ; le verbe « plancher » à tous les temps connus."

    Dans ce contexte, le mot « devoir » désigne toute tâche que je pouvais imposer quotidiennement à mes élèves il y a plus de 30 ans, lorsque j’étais instituteur.

    Mais à présent, la cloche a sonné ; l’école est finie pour moi !

    La première idée, assez simple, que nous pouvons nous faire à propos du mot « devoir », n’est-ce pas cette tâche imposée par un enseignant à ses élèves, principalement dans l’enseignement primaire ? Car, au niveau secondaire, le nombre de leçons à étudier dépasse de loin celui des tâches écrites à effectuer à domicile. Quant à l’enseignement supérieur ou universitaire, ce sont plutôt les travaux à réaliser seul, en groupe ou en équipe, qui y sont à l’honneur.

    Mais le mot « devoir », pris dans ce sens, se retrouve dans la relation « officier / soldats » ou dans la relation entre un supérieur hiérarchique et ses subalternes.

    Cette introduction en forme de clin d’œil ou d’autodérision me rappelle que pendant plus de quinze ans j’ai exercé le métier d’instituteur puis celui de directeur d’école primaire et qu’il me faut à présent un peu plus sérieux pour aborder la notion de « devoir » en Franc-maçonnerie.

    La notion de « devoir » en Franc-maçonnerie

    Dans quelques-unes des planches que j’ai eu le bonheur de tracer, je me suis plu à affirmer sans regrets qu’à côté des deux ou trois droits essentiels que nous avons tous en Franc-maçonnerie, il existe une multitude de devoirs auxquels nous ne pouvons pas échapper pour autant que nous ayons réellement bien pris conscience de ce que nous sommes venus faire en Loge.

    Je ne vais pas rappeler ici l’énumération presque exhaustive des devoirs que j’avais listés tant pour l’Apprenti que pour le Compagnon, pour tout Maître, pour un Vénérable Maître et chacun de ses Officiers Dignitaires, pour les Députés, voire même pour les Grands Officiers de notre Obédience.

    Non, mes Frères, mon propos de ce Midi, c’est de vous livrer le fruit de mes réflexions nocturnes à propos de ce petit mot « devoir », un mot abstrait qui mérite de s’y attarder quelque peu.

    Au cours d’une récente conversation avec notre R:. F:. Marc J. est apparue cette question difficile mais o combien importante : « Qu’est-ce qu’un devoir ? ».

    « Qu’est-ce qu’un devoir ? »

    Le devoir pris au sens abstrait pourrait être considéré comme une obligation morale, non pas à travers telle ou telle règle ou action particulière mais prise pour elle-même.

    Le devoir me semble être la grande loi de la Franc-maçonnerie. L'approfondissement de la notion de devoir, à chaque stade de la vie maçonnique, est l'essence même de la recherche de la vérité. La récompense ne se trouve pas dans un quelconque résultat espéré mais dans la démarche, c'est-à-dire la découverte d'un sens à l'existence. Pour moi, l'accomplissement du devoir fait partie intégrante du travail initiatique maçonnique.

    La Tradition a transmis parmi les Maçons un grand nombre de préceptes relatifs aux devoirs, et dont l’ensemble forme un admirable code de morale pratique.

    C’est, en effet, un trésor conservé dans le patrimoine de l’institution. Mais ce n’est pas un corps de doctrine. En donnant la Lumière, la Franc-maçonnerie n’impose pas ce qu’elle permet de voir. En nous prescrivant d’observer le plus strictement possible les devoirs, la Franc-maçonnerie s’adresse à notre probité, à notre honneur, à nos sentiments, certaine de ne pas contrarier nos croyances religieuses ou philosophiques. Il s'agit ainsi de promouvoir des valeurs morales et spirituelles, qui conduisent à un perfectionnement individuel sans limite, et à un idéal social.

    Pour illustrer mon propos, pour tenter de bien me faire comprendre et d’arriver à dégager le dénominateur commun de tous nos devoirs, le plus simple n’est-il pas de prendre appui sur quelques exemples ?

    Un devoir de Grand Officier

    Je commencerai par le devoir de Frères que nous ne voyons pas très souvent dans nos Loges. Un des devoirs d’un Grand Officier en visite dans une Loge n’est-il pas de venir soutenir l’action du Vénérable Maître et de ses Officiers ? Qu’est-ce à dire ? Encourager, féliciter sans flatter, rappeler fraternellement tel ou tel détail du rituel qui pourrait être amélioré ; redéfinir ou apporter des précisions…

    Ce devoir essentiel n’est pourtant pas inscrit dans un règlement. Ce serait plutôt une attitude volontaire, librement consentie, de la part d’un Maître qui, par son mérite, s’est vu confier quelques missions importantes, dont celle de représenter le Grand Maître dans les Loges de l’Obédience et celle d’apporter un message de soutien et d’encouragement à tous les Frères à progresser dans l’Art Royal.

    Un des devoirs du Vénérable Maître

    Un des premiers devoirs de tout Vénérable Maître, c’est de bien préparer ses Tenues, afin que chacun de ses Frères présents puisse en retirer le meilleur profit spirituel puisqu'un des principaux droits de tout Maçon est de bénéficier des meilleures Tenues possibles.

    Ramener le rôle du Vénérable Maître à celui d’un simple gestionnaire élu pour un mandat d’un ou deux ans, ce serait considérer la Loge uniquement comme une association profane, dépourvue de tout esprit initiatique et traditionnel !

    Par contre, lui conférer la charge de faire vivre et de transmettre l’Initiation, c’est, dans le contexte actuel où ces valeurs sont en perdition, lui donner certainement la tâche immense, la plus difficile qui soit, celle de maintenir et de faire évoluer la Loge dans le courant traditionnel des bâtisseurs.

    Le Vénérable Maître n’est pas un modèle car, en initiation, nous ne sommes pas dans une relation de maître à disciple. Par contre, le Vénérable Maître devrait être un éveilleur. Il devrait être un exemple pour ses Frères, un être aimable, vénérable à cause de ce qu’il fait et de ce qu’il est. C’est là la seule source de légitimité et, pour cela, il est reconnu par tous. Le devoir essentiel du Vénérable Maître est d’initier et de transmettre l’Initiation.

    Ce devoir non plus ne figure pas dans un règlement. Il est implicite dans la cérémonie de son Installation et dans les traditions de toute Loge initiatique.

    Certes, le Vénérable Maître n’est pas seul. Avec ses Officiers Dignitaires, il peut beaucoup plus ! A lui d’animer cette équipe de Frères au service de la Loge et de tous les autres Frères en leurs grades et qualités.

    Certes, ce n’est là qu’un exemple car le Vénérable Maître a bien d’autres devoirs.

    Je ne passerai pas en revue les devoirs de tous les Officiers Dignitaires. Mais parmi ceux-ci, j’en choisirai un dont la mission est particulièrement difficile.

    Les multiples devoirs du Frère Hospitalier

    Les devoirs du Frère Aumônier – Hospitalier (ou Hospitalier au R.E.A.A., ou Eléémosynaire au R.E.R.) sont multiples mais ne sont pas listés dans un règlement. Ils me semblent eux aussi implicites : être à l’écoute de ses Frères qui peuvent lui confier leurs difficultés, leurs problèmes de santé ; être à l’écoute des nombreux Frères absents parfois excusés ; rendre visite aux Frères malades ou accidentés ; faire rapport de ses démarches auprès du Vénérable Maître…

    Nous avons malheureusement tous connu des Frères Hospitaliers qui n’ont généralement rien fait de ce strict minimum, à part la collecte bimensuelle et se faire entendre en Commission des Officiers Dignitaires ! Peut-être justement parce que cette énumération de devoirs est implicite et n’est pas écrite dans les règlements.

    Un des devoirs du Compagnon

    Un des devoirs de tout Frère Compagnon est de voyager, c’est-à-dire de rendre visite à d’autres Respectables Loges. La première question que tout Compagnon devrait se poser, c’est, me semble-t-il, « pourquoi me demande-t-ion de voyager ? »

    Jadis, le Compagnonnage était avant tout une association d’ouvriers dont le but était la transmission d’un métier, dans ce qu’il avait de purement technique mais également dans ce qu’il avait de formateur.

    Depuis toujours le Compagnonnage vise le complet accomplissement de l’individu grâce au perfectionnement de sa valeur professionnelle, à l’éducation de son caractère, à la solidarité et à la fraternité rencontrées tout au long du grand voyage que l’on nommait autrefois « Le Tour de France » et que devait effectuer tout compagnon.

    De nos jours, l’enseignement du Compagnon s’articule encore autour des notions de voyage et de travail. C’est l’invitation à aller au-delà du paysage familier, à rompre avec les habitudes et à créer. La marche du Compagnon ne nous l’indique-t-elle pas symboliquement ?

    Aujourd’hui, le devoir de voyager se traduit par la nécessité de rendre visite à d’autres Respectables Loges, quel que soit le rite qu’elles pratiquent. Ces visites doivent non seulement permettre au Compagnon de compléter son information sur le plan du symbolisme et des usages rituels mais également lui permettre de tisser davantage de relations humaines positives avec tous ceux qui sont ses Frères, nos Frères, tous ceux qui ont un jour désiré partager notre idéal de fraternité. Mais au-delà de ces aspects matériels, informatifs et relationnels, il y a aussi le passage d’un savoir-faire à un savoir-être, donc un aspect formatif non négligeable.

    Le Maçon doit voyager : il n’est pas bon qu’il reste confiné dans sa Loge, dans son Rite et dans ses habitudes. En effet, mes Frères, quand un paysage nous devient trop familier, nous avons tendance à moins le regarder ! La coexistence de nombreux rites est certainement une source de richesse. Que les Francs-maçons ne partagent pas toujours les mêmes opinions à propos de la Franc-maçonnerie est sans doute une fort bonne chose également.

    Le devoir de voyager est généralement prescrit par le Règlement particulier des Loges. Il précise même parfois le nombre de voyages prescrits. Mais tout Compagnon qui a un peu réfléchi à propos des raisons de cette obligation se rendra compte que pour se maintenir sur la « Voie du Milieu », il n’y a qu’un seul moyen, c’est d’avancer ! La variété des paysages maçonniques a un sens. Elle institue l’union dans la diversité, modèle que la Franc-maçonnerie propose à l’extérieur du Temple. Chacun est un éclairage précieux qui participe à la Lumière et personne ne se perçoit ni n’est reconnu comme toute la lumière. La fraternité induite par l’union dans la diversité se réalise entre « cherchants ». Les Frères sont tels dans la mesure où, ensemble, ils veulent « aller plus loin », pratiquer le vrai dialogue.

    Un des devoirs de l’Apprenti

    Pendant un an au moins, tout Frère Apprenti aura été contraint au silence.

    Pourquoi ce devoir de silence ? N’est-ce pas pour permettre à l’Apprenti de mieux observer, de méditer, de réfléchir, de formuler mentalement des hypothèses ?

    Ce n’est qu’à la faveur de ce long silence que nous pouvons arriver un jour à faire cet indispensable retour sur nous-mêmes, retour qui nous affranchira définitivement de l’influence pernicieuse de notre existence antérieure et nous fera découvrir, en même temps, que la Lumière que nous sommes venus chercher dans le Temple se trouve déjà en nous.

    Pendant toute la période d’observation que nous traversons en tant qu’Apprenti, nous sommes contraints au silence. Ce devoir de silence fait partie de nos traditions.

    Devenus Compagnons, nous avons le droit de prendre la parole en Tenue, mais nous ne pouvons rien révéler de ce que nous avons appris, ni aux Profanes ni aux Apprentis. Le droit de parler n’est pas contradictoire avec le devoir de se taire car le silence du Compagnon n’est pas celui de l’Apprenti !

    Dans la Loge, désormais, le Compagnon a le droit de parler pour s’exercer à l’expression juste et à l’échange courtois, tout en poursuivant le silence intérieur. Mais la parole est si précieuse qu’il vaut mieux ne pas la gaspiller ! Le silence du Compagnon est une nécessité pour assurer la confiance que l’on peut avoir en lui.

    Les devoirs du Maître, Parrain d’un jeune Initié

    Ne sommes-nous pas tous ici pour travailler, sur nous-mêmes en priorité, pour le bien de la Loge et le développement de l’Obédience ? Plus que quiconque, ne devrions-nous pas être assidus ? Mais notre assiduité devrait, me semble-t-il, être désirée : c’est une assiduité de conviction. Outre les devoirs antérieurs de l’Apprenti et du Compagnon que nous faisons nôtres, n’avons-nous pas aussi, de surcroît, le devoir d’être vigilant au recrutement et celui de transmettre aux plus jeunes les éléments de la Tradition maçonnique ?

    Les Parrains et les Frères enquêteurs doivent s’enquérir de la disponibilité des candidats et tout jeune Initié devrait avoir compris depuis ce moment-là qu’il lui faudra effectivement faire preuve de disponibilité en permanence. Mais ce devoir des Frères enquêteurs, lui non plus n’est pas explicité dans un règlement. Il fait partie de nos habitudes en matière d’enquêtes. Cet état d’ouverture d’esprit et d’accueil, cette assiduité aux Tenues et aux séminaires supposent que nous prenions du temps sur celui de notre vie profane, un temps librement consenti, un temps désiré.

    Mais le rôle du Parrain ne se limite évidemment pas à la présentation de son candidat futur filleul. Il doit l’accompagner dans tout son parcours, traditionnellement jusqu'à son Élévation à la maîtrise. Remarquons simplement que ce devoir général n’est écrit dans aucun règlement.

    Un des premiers devoirs des Surveillants

    Le premier devoir d’un Frère Surveillant ne serait-il pas de se souvenir que les Apprentis et Compagnons ont un droit élémentaire, celui de pouvoir participer à des séminaires de qualité, et dès lors de mettre tout en œuvre pour organiser ces réunions fraternelles de réflexion, de production, avec eux, chez eux ou en nos locaux, autour d’une agape frugale ?

    L’organisation de séminaires relève de la conception du travail du Surveillant telle qu’il la décrit lui-même – comme tous les autres Officiers Dignitaires de la Loge – juste avant sa prestation de serment. Elle peut aussi, dans certaines Loges, être rappelée par le Vénérable Maître. Il s’agit donc ici aussi d’une attitude volontaire dans le cadre de la transmission de la Tradition et des traditions de la Loge, plutôt que d’une obéissance à un règlement.

    Synthèse

    Vénérable Maître, mes très chers Frères, dans notre vie profane comme dans notre vie maçonnique, il me semble que nous pouvons rencontrer deux types de devoirs.

    Les uns correspondent à une réglementation d’ordre général comme la Constitution et les lois de notre pays ou comme la Constitution et les Règlements de notre Obédience. Ils nous invitent à nous soumettre sans réserve aux dispositions réglementaires.

    Certains devoirs correspondent à une règle particulière. Ainsi, le Règlement particulier ou Règlement d’ordre intérieur de notre R:. Loge impose une assiduité supérieure à 66 % pour pouvoir participer à un scrutin ou pour pouvoir prétendre à une augmentation de salaire.

    Certains devoirs s’appuient sur nos serments, dont le tout premier que nous avons prêté : celui d’aimer nos Frères. Et à propos d’aimer nos Frères, il me semble que rien qu’en me posant la question « comment les aimer ? », je suis amené à penser à une multitude d’autres devoirs mais sur lesquels je ne m’étendrai pas ce Midi.

    Enfin, il y a les devoirs que nous impose notre seule conscience. Mais ne faut-il pas, pour les remplir, avoir atteint un certain niveau de conscience, donc bénéficier d’une solide expérience, faire preuve d’autodiscipline, savoir gérer, anticiper, s’organiser, s’imposer des tâches librement, volontairement ?

    Finir par accepter cette autodiscipline, voire la rechercher en toutes circonstances, n’est-ce pas faire la preuve que la Franc-maçonnerie est une méthode ? Mais n’est- ce pas une méthode initiatique qui peut contribuer à faire des Francs-maçons, l’élite choisie par le Grand Architecte de l’Univers, des hommes venus sur Terre pour poursuivre l’œuvre du Créateur ?

    Voici venu le moment de conclure cette réflexion, mais, comme toujours, de manière provisoire.

    Conclusion en forme de nouveau questionnement

    Pour répondre à la question qui forme le titre de cette planche – « Qu’est-ce qu’un devoir ? » – il me semble qu’un devoir est une tâche que tout Franc-maçon devrait parvenir à s’imposer de manière spontanée, à réaliser du mieux qu’il peut pour rendre ses Frères heureux et, par l’exemple qu’il donne ainsi, leur faciliter la progression dans l’Art Royal.

    Accomplir son devoir, ses multiples devoirs de Maçon, n’est-ce pas avoir pris conscience des obligations imposées à la fois d’une manière générale et particulière, mais acceptées librement et volontairement afin de dépasser le stade de l’indifférence, de l’égoïsme, de l’égocentrisme… pour atteindre celui de l’écoute, de la compréhension, de l’empathie, de la compassion, du véritable Amour fraternel ?

    Accomplir ses multiples devoirs, n’est-ce pas aussi faire le Bien uniquement pour l’amour du Bien ?

    Pour un Franc-maçon, remplir son devoir, ses devoirs, n’est-ce pas se montrer capable de dépasser le stade de la simple obéissance pour réaliser les sublimes préceptes et les nobles objectifs de notre Ordre ?

     

    R:. F:. A. B.

     

     


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