• * La Franc-maçonnerie : une tradition very british

    La Franc-maçonnerie : une tradition « very british »

    D'où vient la Franc-maçonnerie ?

    La question s'est posée dès les premières décennies qui suivent sa naissance officielle en juin 1717 à Londres, et n'a cessé, depuis, de préoccuper tous ceux qui s'intéressent à l'ordre maçonnique. Pour tenter d'y répondre, l'historien dispose de deux types de sources documentaires qu'il n'est pas facile d'accorder entre elles : d'une part, la tradition maçonnique telle qu'elle est exposée dans les Constitutions de la première Grande Loge, publiées par James Anderson en 1723, et, d'autre part, divers documents concernant les loges d'avant 1717.

    Les Constitutions contiennent une importante partie historique, l'enjeu étant pour la nouvelle institution de démontrer ainsi sa légitimité. Les quatre Loges londoniennes à l'origine du mouvement sont présentées comme établies « depuis un temps immémorial » et procédant sans rupture d'anciennes loges de tailleurs de pierre (« maçons » au sens propre du terme). Anderson dit avoir compilé les archives détenues par les loges « opératives » d'Angleterre et d'Ecosse, ainsi que celles de plusieurs royaumes du continent. D'après ces Old Charges (c'est-à-dire « anciennes obligations » ou « vieux devoirs »), la tradition maçonnique remonte jusqu'à une époque antédiluvienne.

    Sont ensuite évoqués les épisodes de la construction de la Tour de Babel, du Temple de Salomon, etc. jusqu'à la transmission de la maçonnerie en Angleterre via la France, à l'époque de Charles Martel (8e siècle). Cette partie de l'histoire emprunte largement aux sources bibliques et à la littérature merveilleuse chrétienne et elle se poursuit par l'évocation des croisades et du temps des cathédrales, nouvel âge d'or des bâtisseurs.

    Au cours du 17ème siècle, la déchéance du métier aurait amené les maçons opératifs à accepter dans leurs loges, pour qu'elles survivent, des personnes étrangères à la profession. D'après la théorie dite de la « transition », c'est le nombre grandissant de ces « acceptés », ainsi que la vision différente qu'ils avaient de la vocation de l'association, qui conduisirent tout naturellement à la naissance d'une structure purement spéculative, la maçonnerie « opérative » semblant alors s'être lentement éteinte.

    Il subsiste quelques-uns de ces manuscrits des Old Charges, documents qui se composent d'une histoire du métier et d'un règlement destiné aux tailleurs de pierre et qui font l'objet d'une lecture lors de la réception de nouveaux membres. La plupart de ces textes proviennent d'ailleurs des archives de vieilles loges spéculatives, ce qui tend à accréditer l'idée de la continuité naturelle avec les loges antérieures. Les plus anciens datent du Moyen Age (Manuscrit Regius, 1390, et Cooke, 1400-1410). Leur analyse indique l'existence de versions plus anciennes qui sont perdues. Il faut attendre le 17ème siècle et même le début du 18ème pour trouver une nouvelle strate significative de documents du même type, certains étant des copies manifestement réalisées à l'usage de loges déjà spéculatives. Il existe aussi une autre famille de documents, qui datent de l'extrême fin du 16ème siècle et concernent les maçons opératifs écossais (Statuts Schaw, 1599).

    S'ajoutent à ces documents internes, quelques mentions éparses de l'existence des loges maçonniques dans divers récits du 17ème siècle, indications qui montrent que se sont effectivement introduites dans les loges des personnes étrangères à la profession, et qui, pour certaines, appartiennent à des milieux érudits (Royal Society) s'intéressant de près aux doctrines hermétiques (alchimie, kabbale, rosicrucianisme).

    Aucun de ces documents ne permet de comprendre de manière explicite le processus de naissance du courant spéculatif. La théorie de la « transition » reste finalement très floue à l'égard des motivations qui auraient poussé, d'une part, les spéculatifs à fréquenter assidûment les loges opératives, et, d'autre part, les opératifs à les y accepter. Elle est battue en brèche depuis plusieurs décennies par d'autres théories, certaines allant jusqu'à considérer qu'il n'y a en réalité aucun lien organique entre opératifs et spéculatifs, ces derniers n'ayant fait qu'emprunter aux premiers des formes dont ils auraient détourné la fonction.

    Ces théories se distinguent entre elles quant à la motivation première de ce détournement : politique, religieux ou, plus généralement, social. L'Angleterre du 17ème siècle est effectivement en proie à diverses crises et la sociabilité fraternelle des loges aurait permis de surmonter certains clivages.

    La dernière théorie en date est celle de l'historien écossais David Stevenson (1993) qui met en évidence le rôle considérable qu'auraient joué dans ce processus les loges opératives écossaises de la fin du 16ème siècle et du début du 17ème dans lesquelles on relève déjà la présence de personnalités plus ou moins étrangères au métier.

    Cependant, quelles que soient les qualités documentaires de ses recherches, Stevenson reste lui aussi assez peu convaincant quant aux motivations, nécessairement mutuelles, poussant opératifs et spéculatifs à se côtoyer, alors même que certains des gentlemen maçons écossais possèdent un lien étroit avec le métier.

    Au demeurant, il ne fait qu'effleurer un point essentiel qui fournit sans doute la clé de l'énigme : l'immense intérêt porté à l'œuvre de Vitruve, redécouverte dans la seconde moitié du 15ème siècle. L'architecte y est défini non seulement comme devant être savant dans les techniques de construction, mais aussi comme devant s'intéresser à toutes les sciences. C'est là un programme que les architectes de la Renaissance s'efforceront de suivre. Il n'est que de lire certains passages de l'Architecture de Philibert Delorme (1514 - 1570), fils d'un maître maçon lyonnais, pour se convaincre que la dichotomie opératif-spéculatif n'a guère de sens : pour expliquer certains emblèmes et symboles maçonniques, il cite la Bible, mais aussi des sources appartenant à la tradition hermétique, tel le néoplatonicien Marsile Ficin ou encore Francesco Colonna, l'auteur du Songe de Poliphile.

    Comme en témoignent à leur manière les marques typographiques, cet intérêt pour la dimension spéculative et ésotérique de l'architecture est alors européen et il est partagé tout aussi bien par les érudits, notamment à cause des connaissances géométriques des tailleurs de pierre, que par les bâtisseurs, successeurs du « Grand Architecte » qui, au commencement, traça un cercle à la surface du chaos (Proverbes, VIII).

    L'étude des anciens compagnonnages français de tailleurs de pierre (Devoirs) met également en évidence le fait qu'il ne s'agissait pas tous d'ouvriers plus ou moins incultes, et l'on constate la même chose dans les territoires germaniques. Leur clientèle, avec laquelle ils entretiennent souvent des liens amicaux, est précisément le milieu dans lequel recruteront les loges au 18e siècle.

     

    Source : http://perso.wanadoo.fr/jean-michel.mathoniere/html/Articles/verybritish.htm


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