• * Les deux Colonnes

    Introduction

    Le mot « colonne » est fréquemment employé dans le langage maçonnique. En premier lieu car il appartient au vocabulaire ancien des bâtisseurs ; ensuite, parce que dans toute architecture sacrée les colonnes soutiennent le temple ; enfin, plus concrètement, on lui attribue plusieurs définitions qu’il est important de distinguer.

    La colonne est l’un  des éléments de base de l’architecture. Elle assure la solidité et la stabilité en soutenant l’édifice. Elle est comparable à l’arbre qui est à la fois pilier et colonne, puisqu’il est l’élément végétal médian entre le ciel et la terre. Les colonnes verticales entre terre et ciel sont le soutien de la création dont elles marquent également les bornes.

    Pour Irène Mainguy, le mot « colonne » en Maçonnerie ne désigne pas seulement celles qui étaient devant le porche du Temple de Salomon, car il est dit aussi qu’un Maçon est « sur les colonnes ». « Etre sur les colonnes », c’est prendre place en Loge.

    1. Les Colonnes sont les rangées des Frères qui participent à la Tenue.

    Nous entendons fréquemment le Vénérable Maître prononcer les paroles suivantes :

    • Les Colonnes sur leur base !

    Ou le Frère Premier Surveillant dire :

    • Les deux Colonnes sont muettes, Vénérable Maître ! (Au Rite moderne)

    Ou même encore :

    • Le silence règne sur l’une et l’autre Colonne, Vénérable Maître ! (au R.E.A.A.)

     

    Les « Colonnes » désignent, dans la Loge, les deux groupes de Maçons assistant à la Tenue, l’un positionné le long du côté nord (les Apprentis), l’autre près du côté sud (les Compagnons). On parlera ainsi de la Colonne du Midi et de la Colonne du Nord (ou du Septentrion).

    A la fin de la cérémonie d’Initiation, quand le nouvel Apprenti a travaillé sur la Pierre brute, le Vénérable Maître dit (avec des variantes selon le rite pratiqué) :

    • Frère Maître des Cérémonies, veuillez conduire le nouvel Apprenti sur la Colonne du Nord, réservée aux Frères de son grade.

    La Colonne du Midi est celle des Compagnons. Certains auteurs ajoutent qu’elle est aussi celle des Maîtres, le premier rang étant réservé à ces derniers, les autres rangées aux Compagnons. Cependant, si la symbolique veut que les Maîtres siègent sur la Colonne du Midi, il est généralement admis que les Maîtres peuvent, selon leurs affinités, se placer sur l’une ou l’autre Colonne.

    Notons que le Rite Écossais Rectifié est moins permissif et impose une mise en place dans le Temple : les Frères en tout grade, soit membres de la Loge, soit visiteurs, sont placés sur les sièges formant deux Colonnes, l’une au Nord, l’autre au Midi, chacun suivant son rang en grade et alternativement de chaque côté, en commençant à décorer l’Orient par les Frères des plus hauts grades, en les continuant vers l’Occident par les Maîtres et Compagnons.

    A l’extrémité de la Colonne du Midi, du côté de l’Occident, sont placés tous les Compagnons suivant l’ordre de leur ancienneté dans le grade, et tous les Apprentis sont de même, vis-à-vis, à l’extrémité de la Colonne du Nord.

     

    2. Les Colonnes sont des rangées de canons c’est-à-dire de verres alignés sur une table lors des banquets maçonniques ou Travaux de Table.

    Lors de la célébration du Solstice d’hiver, le Vénérable Maître dit, par exemple : 

    • « Mes Frères, veuillez charger et aligner ! »

    ou

    • « Chargez les colonnes ! »

    pour signifier qu’il faut remplir les verres. Ce mot, comme celui de canon, poudre forte ou poudre rouge (vin), est issu des Loges militaires qui se sont multipliées tout au long du 18ème siècle.

     

    3. Le mot « colonne » désigne aussi parfois les trois Piliers qui entourent le Pavé mosaïque. Bien que certains rituels emploient le mot « Colonne », il est toutefois préférable de les appeler « Piliers» (Sagesse, Force, Beauté) pour éviter toute confusion.

     

    4. Mais la quatrième définition du mot « colonne » dans l’univers maçonnique et sans conteste la plus connue, c’est celle qui s’apparente, selon la légende, aux deux colonnes d’airain – « Jakin » et « Boaz » – d’après les noms de personnages de la Bible, coulées par Hiram Abif lors de la construction du Temple de Salomon.

    Lors de la transmission des arcanes du grade au cours de la cérémonie d’Initiation le Vénérable Maître dit :

    • Le mot sacré ne peut jamais être prononcé, il ne peut que s’épeler. Vous en voyez la première lettre sur cette Colonne qui est celle du Septentrion.

    On trouve mention des deux Colonnes dans les plus anciens catéchismes écossais. Citons par exemple « L’examen d’un maçon » (1723) :

    Demande : Où se tint la première Loge ?

    Réponse : Dans le porche (ou entrée du Temple) de Salomon ; les deux Colonnes étaient nommées Jakin et Boaz.

     

    Les Colonnes dans la Bible

    Dans la Bible on trouve plusieurs mentions des colonnes : dans le Livre des Rois (1 Rois 7, 15 – 17) et les Chroniques (2 ch.3 : 15 - 17). Leurs mesures varient.

    Les deux Colonnes B:. et J:. sont les premiers symboles entre lesquels se trouve placé le candidat à l’Initiation.

    Dans nos loges maçonniques, bien que leur place varie quelquefois selon le rite pratiqué, les Colonnes sont généralement situées dans le vestibule et encadrent la Porte d’Occident. Tout Récipiendaire ou Franc-maçon qui entre dans une loge maçonnique doit obligatoirement passer entre deux Colonnes situées à l’Occident. Celles-ci marquent une séparation entre le monde profane et le monde sacré ou la limite entre les Parvis et la Loge (Atelier ou Temple).

    De même l’Apprenti puis le Compagnon sont placés entre les Colonnes pour recevoir leur salaire. Ces Colonnes synthétisent les deux polarités de rigueur et de miséricorde, de force et de beauté.

     

    Les Colonnes et la bipolarité

    La Colonne J:. s’identifie avec le soufre des alchimistes ; elle symbolise le foyer générateur, l’énergie expansive qui, de l’intérieur, exerce son influence sur l’extérieur. Elle est donc masculine, elle éveille l’idée de lutte, d’action stabilisatrice. Le nom qu’elle porte signifie stabilité – fermeté ou encore « il établit, il fonde ». 

    Mais, de même que le mercure s’oppose au soufre et le calme à l’impétuosité, la Colonne J:. se complète par la Colonne B:. Celle-ci signifie initiatiquement « en lui la force » ; force n’est pas ici synonyme de violence. Elle évoque au contraire l’irrésistible puissance du travail persévérant que nul obstacle ne rebute, le travail sage et pondéré, qui est le seul que puissent apprécier et poursuivre avec fruit les Maçons. 

    La correspondance alchimique de B:. est le mercure qui marque l’influence de l’extérieur sur l’intérieur. B:. est le symbole de la réceptivité passive, de l’assimilation, de la rectification et de la gestation, phénomènes qui précèdent la naissance de la Lumière et qui sont caractéristiques de la féminité. Celle-ci conserve et perpétue ce que la masculinité sème, établit ou fonde.

    J:. et B:. sont le complément l’une de l’autre et sont indissociablement liées ; elles font du terme « deux », du binaire, le principe fondamental, essentiel de l’existence du monde sensible et de la vie du genre humain. Elles correspondent aux antithèses suivantes : sujet-objet, agent-patient, actif-passif, positif-négatif, mâle-femelle, père-mère, donner-recevoir, agir-sentir, esprit-matière, soleil-lune, abstrait-concret.

    Les colonnes symboliques rappellent les obélisques couverts d’hiéroglyphes qui se dressaient devant les temples égyptiens. On les retrouve dans les deux tours du portail des cathédrales gothiques. Ce sont les colonnes d’Hercule qui marquent les limites entre lesquelles se déplace l’esprit de l’homme. Le domaine de ce qui nous est connu a pour image le voile d’Isis, tendu entre les deux colonnes. Ce rideau nous dérobe la vue de la Réalité vraie, qui se renferme dans le mystère de l’Unité. Nous sommes là le jouet de Maya, la déesse de l’Illusion ; la Vérité soulève le voile de Maya dans la carte de tarot intitulée « le monde ».

    Pour se défaire de son influence, l’homme aspirant à la liberté ne doit accorder qu’une valeur relative aux entités antagonistes que nous imaginons. Le Vrai et le Faux, le Bien et le Mal, le Beau et le Laid se rapportent à des extrêmes qui n’existent que dans notre esprit. Ce sont les bornes factices du monde qui nous est connu. Nous sommes séduits par les reflets chatoyants du voile d’Isis. Ce voile suspendu entre les colonnes du Temple en masque l’entrée et doit être soulevé par le penseur qui veut y pénétrer. L’Initié, après avoir subi les épreuves et reçu la Lumière, laisse ce voile derrière lui. Il se tient alors entre les deux Colonnes, debout sur le Pavé mosaïque, une autre représentation du binaire.

    Deux est le nombre de l’esprit, du discernement, qui procède par analyse en établissant des distinctions incessantes, sur lesquelles rien ne saurait se baser. L’esprit qui s’obstine à poursuivre dans cette direction se condamne à la stérilité du doute systématique, à l’opposition impuissante, à la contestation perpétuelle. Ce Binaire est celui de Méphistophélès, le contradicteur qui toujours nie. Le maçon sait conjurer le démon après l’avoir évoqué car l’Unité radicale ne se dédouble à ses yeux que pour se reconstituer « trinitairement ». Deux révèle Trois et le Ternaire n’est qu’un aspect plus intelligible de l’Unité. 

     

    La Porte de la Loge et les deux Colonnes

    Ce qui caractérise la Porte d’une Loge maçonnique, c’est donc la présence de deux Colonnes. Elles devraient, en principe, être indestructibles. On ne devrait pas pouvoir les fondre, ni les brûler. C’est sur elles que nous devrions trouver les traces de la science de l'Initiation. Sur elles, précise en effet le Manuscrit Cooke (283-4), sont inscrits tous les arts et tous les métiers ainsi que la science de Pythagore et d’Hermès (323-5).

    Pour que les Colonnes soient visibles et servent d’éléments de rituel, les Maçons les ont placées à l’intérieur de la Loge, de chaque côté de la Porte. Les Colonnes maçonniques sont donc dans la Loge, derrière la porte, alors qu’elles devraient logiquement se situer devant, c’est-à-dire à l’extérieur, sur le Parvis.

    Ces deux Colonnes nous offrent la première perception de la dualité créatrice. Tout ce qui se manifeste se fonde sur cette dualité originelle dont les deux Colonnes forment le symbole. Ne s’agirait-il pas de l’expression la plus abstraite du mouvement vital, de la représentation du démembrement de l’unité qui se fractionne et se dualise pour engendrer la création ?

    Les deux Colonnes évoquent pour moi les deux pôles de l’énergie créatrice qui, lorsqu’ils sont unis par un troisième terme engendrent le foisonnement de la vie manifestée.

    Semblables à d’immenses végétaux pétrifiés dans la pierre, n’évoqueraient-elles pas  avec justesse l’univers de croissance et de verdoyance qui est celui du temple, construit pour attirer et faire rayonner l’énergie divine ? En elles monte et descend sans cesse la sève originale qui concrétise le lien qui unit la terre du temple au ciel des causes. Transmise par les Colonnes, l’énergie primordiale irrigue et nourrit le lieu de la construction.

    Afin de trouver la plénitude de notre nature terrestre et céleste, nous avons pénétré dans la Loge dont la porte s’est ouverte pour notre Initiation. Lorsque nous sommes passés entre les deux Colonnes, et chaque fois que nous les franchissons en entrant en Loge, nous quittons le monde profane qui repose sur les deux colonnes du « oui » et du « non », du conflit et de la contradiction. Dans le monde, nous sommes séparés, égoïstes, limités. Au-delà de la dualité stérile, du oui et du non, de notre manière habituelle de penser discursive, nous constatons qu’il n’y a plus ni extérieur ni intérieur, mais simplement une obscurité sans nom ni forme.

    Nous entrons, en conscience, dans un lieu qui n’est pas un lieu ordinaire mais celui de la liberté car il s’agit d’un lieu hors du temps, avant que rien n’existe, avant tout conditionnement, au lieu même où tout est possible. Et nous percevons que ce vide est une plénitude qui contient tous les univers possibles. Un feu naît, un soleil se lève. Et nous saurons, un jour, que la Lumière provient de trois autres Piliers. Nous comprendrons alors que les deux Colonnes interagissent et que ce qui compte, c’est le courant qui passe de l’une à l’autre.

    Après être passés entre ces deux Colonnes, nous avons devant nous une allée infinie de colonnes. Tel est le temple, … en construction permanente.

     

    La Colonne du Septentrion et la Colonne du Midi

    Situées dans le prolongement symbolique des Colonnes du Temple, la Colonne du Nord ou du Septentrion est le domaine privilégié des Apprentis tandis que la Colonne du Sud ou du Midi appert aux Compagnons. Quant aux Maîtres de l’Atelier, ils peuvent s’installer sur l’une ou l’autre Colonne.

    La Colonne du Septentrion est placée sous l’autorité du Second Surveillant, celle du Midi sous celle du Premier Surveillant. Les Apprentis doivent y adopter une attitude digne, réservée, respectueuse, en observant attentivement ce qui se passe durant le Travail pour découvrir le rituel et percevoir ce qu’il recouvre. Toute distraction et bavardage apparaîtraient déplacés et choquants. Au besoin, le Second Surveillant aurait soin de rappeler à l’ordre tout Frère distrait ou manquant aux usages.

    Cette dénomination de « Colonnes » pour les rangées de sièges où s’asseyent les Frères vient de ce que derrière les Surveillants, de part et d’autre de la porte d’accès à la loge, se dressent les deux Colonnes hiramiques. Les colonnes ont de tout temps été liées à la pensée symbolique et mystique. En Loge, ce sont celles attribuées à Hiram Abif.

     

    Un Officier entre les deux Colonnes

    Remarquons que lors des phases d’Ouverture et de Fermeture des Travaux, le Frère Couvreur se tient debout à l’Occident, devant la porte d’accès, un peu en retrait par rapport aux plateaux des Surveillants, face au Vénérable Maître.

    Il se configure ainsi, abstraitement, en corrélation avec les places respectives des Frères Surveillants, Secrétaire et Orateur, deux triangles entrecroisés formant le sceau de Salomon, lequel est une des représentations de la pensée hermétique.

    Sans approfondir davantage la symbolique du sceau de Salomon, son interprétation gnostique, selon Chevalier et Gheerbrant, lui attribue « le moyen mystérieux qui assure à l’âme remontant vers la lumière supérieure, la traversée des mondes inférieurs ».

     * Les deux Colonnes

    Les Colonnes du Temple de Salomon

    En consultant la Sainte Bible, il semble assez difficile de concevoir l’aspect physique des deux Colonnes placées devant le Temple de Salomon.

    Le Premier Livre des Rois en donne une description au chapitre VII :

    « Le roi Salomon envoya chercher Hiram de Tyr. Il était fils d’une veuve de la tribu de Nephtali, mais son père était Tyrien et travaillait l’airain. Il était rempli de sagesse, d’intelligence et de savoir pour faire toutes sortes d’ouvrages d’airain ; il vint auprès du roi Salomon, et il exécuta tous ses ouvrages ».

    « Il fabriqua les deux colonnes en airain ; la hauteur d’une colonne était de dix-huit coudées et un fil de douze coudées mesurait la circonférence de la deuxième colonne. Il fit deux chapiteaux d’airain fondu, pour les placer sur les sommets des colonnes ; la hauteur d’un chapiteau était de cinq coudées et la hauteur du deuxième chapiteau était de cinq coudées. Il y avait des treillis en forme de réseaux, des festons en forme de chaînettes, aux chapiteaux qui surmontaient le sommet des colonnes, sept à un chapiteau, sept au deuxième chapiteau. Il fit deux rangs de grenades autour d’un des treillis, pour couvrir le chapiteau qui surmontait l’une des colonnes ; et de même fit-il pour le second chapiteau. Les chapiteaux qui étaient sur le sommet des colonnes, dans le portique, figuraient des lis ayant quatre coudées de hauteur. Les chapiteaux placés sur les deux colonnes étaient entourés de deux cents grenades, en haut, près du renflement qui était au-delà du treillis. Il y avait aussi deux cents grenades rangées tout autour sur le second chapiteau. Il dressa les colonnes au portique du Temple ; il dressa la colonne de droite et la nomma « Jachin » ; puis il dressa la colonne de gauche et la nomma « Booz ». Et il y avait sur le sommet des colonnes un travail figurant des lis. Ainsi fut achevé l’ouvrage des colonnes ».

    Comme pour le Temple, les détails donnés pour les deux Colonnes semblent peu clairs et ne nous donnent pas la possibilité d’en établir une reconstitution figurée exacte. Les répétitions alourdissent le texte et le rendent encore plus inintelligible.

    Monseigneur Leadbeater ne semble nullement embarrassé à ce sujet  : « les auteurs sont loin de s’accorder et les détails donnés sont si confus que les écrivains maçonniques ne s’entendent que pour les caractères principaux ».

    Les dimensions des colonnes et leur nature ont une signification non négligeable.  Jean-Marie Ragon de Bettignies écrit à ce sujet « Les deux colonnes sont censées avoir 18 coudées de hauteur, 12 de circonférence, 12 à leur base et leurs chapiteaux 5 coudées ; total 47, nombre pareil à celui des constellations et des signes du zodiaque, c’est-à-dire du monde céleste. Leurs dimensions sont contre toutes les règles de l’architecture, pour nous avertir que la sagesse et la puissance du divin Architecte sont au-dessus des dimensions et du jugement des hommes. Elles sont d’airain pour résister au déluge, c’est-à-dire à la barbarie ; l’airain est ici l’emblème de l’éternelle stabilité des lois de la nature, base de la doctrine maçonnique. Elles sont creuses, pour renfermer nos outils qui sont les connaissances humaines ; enfin, c’est auprès d’elles que nous payons les ouvriers et les renvoyons contents par la communication des sciences ».

    Au sujet des dimensions des colonnes, « contre toutes les règles de l’architecture », Jules Boucher pense, au contraire, que « ces dimensions sont fort bien adaptées à des colonnes isolées. Le diamètre étant alors d’un peu moins de 4 coudées et la hauteur de 23, le module employé est égal à 6 ; tandis que dans l’art grec le module de la colonne dorique, la plus robuste de toutes, est égal à 8 ».

    La Kabbale permet une approche d’une richesse prodigieuse à propos des données chiffrées relatives aux colonnes du Temple de Salomon. Il y a là, pour tout Maçon qui désire progresser, matière à recherche et réflexion.

    Citons deux exemples :

    • Chaque colonne, ornée de son chapiteau fait 18 + 5 soit 23.

           2 + 3 = 5. Cinq qui est le nombre de l’homme, de l’union, du Compagnon.

    • L’initiale J de Jakin est YOD qui vaut 10 ; B, initiale de Boaz est BETH qui vaut 2. La somme de J et B donne 12, comme les douze fils de Jacob qui donneront les douze tribus d’Israël.

    Dans son ouvrage « La Voie Symbolique », Raoul Berteaux commente, lui aussi, les nombres qui caractérisent la structure du Temple de Salomon. Pour lui, les deux colonnes placées à l’extérieur du temple, de part et d’autre de la porte d’entrée, semblent bien avoir une origine de repérage astronomique.

    Lorsque Jean-Marie Ragon de Bettignies dit des colonnes qu’elles « sont d’airain pour résister au déluge », Jules Boucher rétorque qu’à ce jour on n’a retrouvé aucun vestige des colonnes et qu’il n’y a point eu de déluge après leur réalisation !

    Quand Jean-Marie Ragon de Bettignies dit que les colonnes étaient « creuses pour y mettre les outils », la Bible n’en fait pas des armoires et n’indique pas de portes ! Or Monseigneur Leadbeater y place trois portes superposées, « invisibles par devant » et qui fermaient des placards « où l’on serrait les archives, les livres de la Loi et autres documents » !

    Si Jean-Marie Ragon de Bettignies avance l’hypothèse selon laquelle les colonnes du Temple étaient creuses, des archéologues ont affirmé que cette particularité était impossible à réaliser au temps de Salomon, les techniques de fonderie ne permettant pas de fabriquer des colonnes creuses de cette dimension. Il semble toutefois possible que Hiram Abif en possédait le secret car Hiram de Tyr ne tarissait pas d’éloges à son égard, sur son talent, son art et son intelligence.

    Jean Ferré se demande pourquoi Hiram Abif aurait voulu que les colonnes fussent creuses. Peut-être pour des raisons pratiques et économiques. Pleines, elles auraient pesé chacune environ 270 tonnes. Creuses, avec une épaisseur d’environ 7,5 cm, leur poids aurait été de 40 tonnes, ce qui est déjà énorme, compte tenu du prix de l’airain et des moyens de transport de l’époque. Peut-être voulait-on y déposer des invocations et des dédicaces ? En effet, il était, et il est toujours d’usage, de placer un message sacré dans une pierre creuse ou dans une cavité aménagée, lors de la construction d’un édifice religieux ou lors de sa consécration.

    Tous ces commentaires sont semblables à ceux d’autres Maçons de la même époque. Il fallait cependant les citer à titre d’exemple et de curiosité, mais sans les considérer comme une autorité en la matière !

    La Bible ne parle pas de piédestaux et il est probable que ceux-ci n’existaient pas. Jules Boucher en déduit que les colonnes ont dû être posées simplement en terre sur une assise de pierre. Mais si la Bible n’en parle pas, nous pouvons cependant penser que les colonnes reposaient, non pas directement sur le sol, mais sur des embases de pierre, elles-mêmes posées sur le dallage des parvis, stabilité oblige !

     

    Approche du symbolisme des Colonnes du Temple

    Après avoir franchi la Porte, les Colonnes du Temple se présentent sous l’aspect de stèles verticales et cylindriques dont le sommet, en général, est surmonté d’une reproduction de grenades entrouvertes, fruits du grenadier. Malgré ce que pourrait laisser croire l’aménagement de certains temples, elles ne sont ni solidaires du mur d’Occident ni du soutènement de la Voute Étoilée qui représente le Zénith.

    Les interprétations symboliques des Colonnes sont très diverses.

    L’implantation horizontale, de part et d’autre de la ligne médiane qui joint implicitement l’Orient à l’Occident marque notre passage d’activités non maçonniques, exotériques en quelque sorte, à des activités maçonniques, ésotériques et vice versa. En d’autres termes, elles marquent symboliquement la transition entre le monde profane et l’univers des initiés, induisant la transformation de celui qui franchit cette limite, ce qui est le propre de la démarche initiatique.

    Leur élévation verticale, du Nadir vers le Zénith, marque le passage entre « ce qui est en bas » et « ce qui est en haut », c’est-à-dire un échange, une liaison, une union entre la terre et le ciel, entre le corps et l’esprit, entre la matière et l’énergie, et vice versa.

    Les rares auteurs Maçons ayant traité des colonnes du Temple de Salomon ont omis d’étudier un point essentiel : la couverture zodiacale des colonnes. L’une B, couvre l’aire Orient / Septentrion et l’autre J, la zone Orient / Midi. Boaz et Jakin seraient donc des portes solsticiales. Ainsi, B, la Colonne du Nord et J, celle du Midi, correspondent respectivement au solstice d’hiver et à celui d’été.

    Selon la Bible, les colonnes d’airain du Temple de Salomon marquaient le point où se rencontraient, où fusionnaient, l’homme et le divin, le profane et le sacré, donnant à tout cherchant sincère la matière et les valeurs propres à sa quête spirituelle.

    Pour Jean Ferré, les Colonnes, en tant que symboles dans la Loge, matérialiseraient le point où s’interpénètrent l’homme et le divin, le profane et le sacré.

    De plus, il ne faut pas oublier que les Colonnes situent également l’endroit où les ouvriers reçoivent leur salaire.

    • Frère Second Surveillant, où les ouvriers reçoivent-ils leur salaire ?
    • A la Colonne (ou B. au R. E. A. A.), Vénérable Maître.
    • Frère Premier Surveillant, les ouvriers sont-ils contents et satisfaits ?
    • Ils le sont sur les deux Colonnes, Vénérable Maître.

    Dans ce cas, le salaire désigne un enrichissement intellectuel et moral, voire spirituel dans le meilleur des cas.

    Pour Raoul Berteaux, les colonnes ne sont pas destinées à supporter un appareillage de maçonnerie afin de créer une baie. Il s’agit de deux sortes de piliers placés côte à côte pour former une porte que l’on dénomme « Porte de la Vie » ou « Porte des Cieux » ou « Portail de l’Éternité ».

    Il fait remarquer que des colonnes ont souvent été placées de part et d’autre de la porte d’entrée des lieux sacrés. Ce modèle binaire formé de deux piliers est fréquemment un symbole corrélatif de la « Porte ». L’image des deux piliers s’insère dans un domaine de caractère général comportant les jumeaux, le double lion, les deux horizons, les deux montagnes du monde, les mots bisyllabiques, les doubles lettres.

    A ce propos, C. G. Jung écrit que « toute image double renforce en la multipliant la valeur symbolique de l’image, ou en la dédoublant montre les divisions internes qui l’affaiblissent ».

    Raoul Berteaux nous propose simplement de retenir que les deux Colonnes identiques qui se trouvent à l’entrée de la Loge forment un modèle binaire de type gémellaire. L’une des Colonnes porte la lettre J et l’autre la lettre B. Si l’on fait appel au symbolisme des couleurs, la Colonne J devrait être rouge tandis que la Colonne B devrait être blanche ou noire.

    Mais si l’on s’en tient au texte biblique, comme le propose Jules Boucher, les deux Colonnes étaient en airain et toutes deux de la couleur naturelle de ce métal. Pour les différencier certains ont voulu y ajouter des couleurs mais cette adjonction est arbitraire et très discutable.

    En effet, pour Christian Guigue, « la pseudo-tradition qui veut que la Colonne J soit peinte en rouge et associée au soleil et la Colonne B en blanc rattachée à la lune ne repose sur rien de bien sérieux. Le texte biblique demeure précis sur ce point : il n’y a pas d’autre couleur que celle du métal coulé.

    L’apparition des colonnes dans le temple maçonnique est sans aucun doute une résurgence de celles que, d’après l’Ancien Testament, Hiram avait fait dresser devant le vestibule du sanctuaire, dans le temple de Salomon, à Jérusalem, et auxquelles il avait donné le nom de Jakin (ou Yakin) pour l’une, Boaz ou Booz pour l’autre.

    Quant à l’origine des lettres J et B, Raoul Berteaux pense qu’il s’agit d’une transposition des lettres hébraïques YOD et BEITH.

     * Les deux Colonnes

     

    Le sens de Jakin et de Boaz

    Il semble certain que les deux colonnes étaient semblables mais que seules leurs positions à droite et à gauche et les noms qui leur furent donnés les différenciaient. Les traductions du nom de chaque colonne sont, elles aussi, très nombreuses. J’en ai déjà donné les plus fréquentes. Selon les experts de l’Ecole Biblique de Jérusalem, l’origine de Jakin et Boaz est obscure.

    Tous les auteurs se fondant sur les textes des différents rites traduisent JAKIN par « qu’il établisse », « qu’il affermisse », « fermé », « stable » et BOAZ par « dans la force ». A partir de ces significations, chacun associe et symbolise. Or l’approche du symbolisme exige que l’on commence par chercher d’où viennent ces traductions et pourquoi les colonnes du temple ont ainsi été nommées. Ces questions s’imposent d’autant plus que ces noms, en hébreu, n’existent pas comme noms communs et il faut comprendre comment ils ont été traduits.

    • JAKIN pourrait vouloir dire « elle est solide » et BOAZ « avec force ». Le nom donné à la colonne de droite évoque en effet en hébreu l’idée de solidité et de stabilité (Yakin) tandis que celui de la colonne de gauche suggère celle de force (Boaz).
    • Pour Jean Ferré, il semble généralement admis que Jachin, ou Jakin, ou Yakin signifie « J’établis » et que Booz ou Boaz veut dire « en force ». Cela pourrait signifier que celui qui passe entre les colonnes est transformé, est « créé » par une puissance, par une force émanant des lieux. N’est-ce pas là toute la démarche initiatique qui est suggérée par les deux Colonnes ?
    • Pour le chanoine Crampon, JACHIN – que l’on prononce « Jakinn » – signifie « il établira » et « BOOZ » – en hébreu BOAZ – signifie « dans la force ». Les deux mots réunis signifient que « Dieu établit dans la force, solidement, le temple et la religion dont il est le centre ».
    • Oswald Wirth a écrit que « La Bible nous apprend que les deux colonnes d’airain, œuvre du fondeur tyrien Hiram, furent érigées à l’entrée du temple de Salomon, l’une à droite sous le nom de JACHIN et l’autre à gauche sous le nom de BOOZ. Il n’y eut jamais de contestation sur le sexe symbolique de ces deux colonnes, la première étant suffisamment caractérisée comme masculine par le IOD initial qui la désigne communément. Ce caractère hébraïque correspond, en effet, à la masculinité par excellence. BETH, la deuxième lettre de l’alphabet hébreu, est considéré, d’autre part, comme essentiellement féminine, car son nom signifie maison, habitation, d’où l’idée de réceptacle, de caverne, d’utérus, etc. La Colonne J:. est donc bien masculine – active et la Colonne B:. féminine – passive ».
    • Notons que Christian Guigue reproche à ceux qui fantasment sur les caractères sexuels des colonnes en supputant à partir de détails (grenades, lys) de s’égarer en privilégiant l’accessoire et en négligeant de consacrer leur attention ou le but de leur recherche à l’essentiel.
    • Notre R:. F:. Guy Boisdenghien donne l’interprétation suivante du nom des colonnes hiramiques. Il cite la Bible :

           Hiram dressa les colonnes au portique du Temple : il dressa la colonne droite et la nomma J. puis il dressa la colonne gauche et il        la nomma B. (Rois, 7).

           La Colonne « J. » peut se traduire par « Il établira » ou « Qu’il établisse ». Cette colonne est associée au Second Surveillant et est        située à droite lorsque nous la regardons de l’Orient.

           La Colonne « B. » peut se traduire par « dans la force » ou « en lui est la force ». Elle est associée au Premier Surveillant et est            posée à gauche vue de l’Orient. Rappelons qu’au Rite Écossais Ancien Accepté, la position des colonnes est inversée.

          Lorsque les noms des deux colonnes hiramiques sont reliés, ils peuvent se comprendre par « C’est par la force qui est en Dieu qu’il       établira ».

    • Jules Boucher a aussi exprimé son opinion au sujet de l’étymologie des deux noms : le mot JACHIN s’écrit en hébreu avec les lettres IOD, CALPH, IOD, NOUN. Pour éviter une   erreur dans la prononciation, on écrit parfois JAKIN.

           Le mot BOAZ s’écrit avec les lettres BETH, AÏN (lettre qui ne peut se traduire phonétiquement que par une aspiration sonore, par          l’esprit rude du grec), ZAÏN. On écrit souvent BOOZ au lieu de BOAZ et pourtant cette dernière orthographe est plus conforme à          l’hébreu.

    • Selon de nombreux auteurs maçonniques, le J est considéré comme signe de l’énergie spirituelle ; à B, ils donnent comme sens le fondement.
    • Un fait intéressant est à noter. JACHIN et BOAZ sont des personnages de la Bible ! Joakin est roi de Juda. Selon la généalogie de Matthieu, il figure dans la lignée du Christ. Booz, de par Ruth, sa femme, est le bisaïeul de David et donc lui aussi un ancêtre du Christ.
    • Pour Daniel Béresniak, BOAZ s’orthographie BEITH, AÏN, ZAÏN. La traduction « dans la force » s’explique du fait que le BEITH est un préfixe qui signifie « dans » ou « avec » et Oz (AÏN, ZAÏN) signifie « force ». Mais il s’agit aussi d’un nom propre, celui du fils de Salmah, arrière-grand-père du roi David, dont le trisaïeul de Salomon.

          Pour ce qui concerne JAKIN, orthographié IOD, CALPH, IOD, NOUN, la première lettre peut être lue comme le préfixe du temps             futur à la troisième personne, tout ce que l’on peut en dire est qu’il est un nom propre masculin. Le IOD, préfixe du futur, est aussi       la première lettre du tétragramme sacré, IOD, HE, VAV, HE, qui désigne Dieu.

     

    Approche du symbolisme d'une colonne

    Élément essentiel de l’architecture, la colonne est avant tout un support. Elle représente l’axe de la construction et relie ses différents niveaux. Les colonnes garantissent la solidité de l’édifice. Les ébranler, c’est menacer l’édifice tout entier. C’est pourquoi elles sont souvent prises pour le tout. Elles symbolisent la solidité d’un édifice, qu’il soit architectural ou qu’il soit social ou personnel.

    La colonne, avec la base et le chapiteau qui généralement l’accompagnent, symbolise l’arbre de vie.

    La colonne pourrait aussi être le symbole des supports de la connaissance.

    L’art gréco-romain ne limite pas la colonne à un rôle purement architectonique. Il connait aussi les colonnes votives et triomphales, ceinturées de reliefs ou d’inscriptions gravées ou dorées, qui retracent les exploits glorieux des héros. Ces colonnes symbolisent les relations entre le ciel et la terre, évoquant à la fois la reconnaissance de l’homme envers la divinité et la divinisation de certains hommes illustres. Elles manifestent la puissance de Dieu en l’homme et la puissance de l’homme sous l’influence de Dieu. La colonne symbolise la puissance qui assure la victoire et l’immortalité de ses effets.

    Les colonnes indiquent des limites et généralement encadrent des portes. Elles marquent le passage d’un monde à un autre.

    L'origine symbolique de la colonne se trouve dans l'arbre qui, par ses racines souterraines, son tronc et ses branches qui s'élèvent vers le ciel, symbolise le lien entre ciel et terre. Arbre de vie, arbre cosmique, arbre des mondes, la colonne relie le haut et le bas, l’humain et le divin.

    Les colonnes du Temple de Salomon ont donné lieu à d’innombrables interprétations. Ces colonnes étaient en bronze ou en airain, métal sacré, signe de l’alliance indissoluble du ciel et de la terre, garantie de l’éternelle stabilité de cette alliance.

    Pour Christian Guigue, « toute colonne dressée est un support. Sa finalité reste physique, en architecture, puisque sa fonction consiste à soutenir l’édifice, à l’instar de la colonne vertébrale qui dresse le corps à la verticale, mais elle devient emblématique lorsqu’elle se trouve en relation avec le sacré et le royaume initiatique ».

    La colonne relie l’inférieur au supérieur, le terrestre au céleste, la créature à la création et au créateur. En tant que « bornes » délimitant une frontière, les colonnes indiquent le franchissement d’un monde à un autre, ce qui se trouve souligné par le fait qu’elles encadrent une ouverture, une porte. En ce cas, la colonne devient elle-même une « porte symbolique », la marque d’un « passage », d’un accès à un autre univers, royaume, niveau de conscience ou révélation initiatique.

     

    L’inversion des Colonnes au R. E. A. A.

    De nombreuses recherches concernant le Temple de Salomon et ses dispositions ont donné lieu ces dernières années à de bonnes publications. Mais curieusement, dans le monde maçonnique, les études sérieuses sont assez rares et même celles qui possèdent de nombreuses références exactes présentent de dangereuses lacunes et des théories fantaisistes. Les travaux de Villard de Honnecourt peuvent être consultés avec profit.

    Les controverses qui depuis des années animent dans les loges un faux débat quant à la position des deux Colonnes démontrent une méconnaissance totale du problème. De la même façon qu’en français doit et gauche ont pris des significations étendues, habileté, rectitude pour droite, maladresse ou non-planéité pour gauche, dans le contexte hébreu l’orientation ne se conçoit qu’en se tournant vers l’orient. D’où l’amalgame nord avec gauche, et sud avec droite ! Toutes les hypothèses faisant intervenir la direction prise par l’observateur, selon qu’il entre ou sort du Temple sont à reléguer dans le tiroir aux fantaisies.

    La Bible nous apprend que les deux Colonnes sont situées sur le parvis du Temple de Salomon : Jakin à droite et Boaz à gauche, érigées pour représenter conjointement le Binaire, car dès qu’il y a manifestation il y a dualité ou dédoublement de l’Unité. Le binaire est constitué de toutes paires d’opposés, qui sont considérées, à un niveau supérieur comme complémentaire.

    Pour bien comprendre le problème de l’inversion des Colonnes entre le Rite Moderne (belge) ou le Rite Français, d’une part, et le R. E. A. A., d’autre part, orientons-nous tout d’abord ! La droite et la gauche se déterminent en regardant l’est, l’orient. La droite signifie donc le sud et la gauche signifie le nord.

    La Colonne B à gauche au R. E. A. A. (position indiquée par la Bible).

    La Colonne B à droite au Rite Français ou au rite moderne belge (position inversée).

    La Colonne J à droite au R. E. A. A.

    La Colonne J à gauche au Rite Français ou moderne belge.

    Jean Reyor soulève deux questions : les loges maçonniques opératives ont-elles toujours été orientées comme elles le sont dans la maçonnerie spéculative, et pourquoi la loge est-elle orientée à l’inverse du Temple de Salomon ?

    Selon Irène Mainguy, dans le domaine de la manifestation, la dualité est nécessaire à toute compréhension : elle donne une base de comparaison. L’Absolu est indiscernable, homogène et total ; il ne peut être saisi : la lumière totale, comme la nuit totale rendent également aveugle. Pour être perçu et réalisé, l’Absolu doit se scinder en deux ou en parties constituantes qui, en s’opposant, s’affirment… La matière et l’esprit, comme les Ténèbres et la Lumière, semblent former la première dualité discernable. Il est probable qu’à l’origine ces deux colonnes avaient une raison astronomique, car elles devaient être orientées sur les lignes solsticiales du lieu de telle façon que leur ombre respective passe sur le seuil orienté à l’est à chacun des deux solstices. Ainsi, sur un plan d’orientation terrestre, les deux Colonnes B et J peuvent être assimilées aux deux portes solsticiales : BOAZ pour le solstice d’hiver, la nuit la plus longue avec la lune qui correspond à Jean l’Évangéliste ; JAKIN pour le solstice d’été le jour le plus long avec le soleil qui correspond à Jean le Baptiste, fin juin.

    Les deux mots, « Jakin » et « Boaz », sont communiqués aux deux premiers grades. Roger Dachez nous rappelle que la vision « orientée » des colonnes du Temple de Salomon se fait toujours en regardant l’est. Ce qui nous donne à gauche et au Nord « Boaz », et à droite et au Sud « Jakin ».

    La signification de B - J était confirmée comme dans un effet miroir par la signification de J - B. Cet effet miroir faisait partie du corpus initiatique en tant que changement de « point de vue ». Faut-il rappeler que la lecture en langue sacrée se fait de droite à gauche ? Or J. est à droite et B. à gauche, en hébreux (langage sacré) on devrait commencer par J la lecture des colonnes ! En suivant ce raisonnement le Manuscrit Prichard nous apprend que l'Apprenti a une lecture élémentaire des deux colonnes.

    Condamné au silence pour la non-maîtrise du langage sacré, ne sachant ni lire ni écrire (en langage sacré), il fait une lecture en langage vulgaire des colonnes. Ceci donne la lecture B – J de droite à gauche en regardant l'Est. A l'inverse le Compagnon fait une lecture pertinente en langage sacré qu'il commence à maîtriser, soit de droite à gauche : J – B.

    Trois événements vont entraîner un bouleversement dans la représentation et l’orientation des colonnes :

    1. En changeant l'entrée du temple, de l'entrée à l'Est nous sommes passés à l'entrée à l'Ouest. Il fallut reconsidérer le sens de la lecture des symboles en fonction du point de vue humain et du positionnement géographique du lecteur. Ce changement dans l’entrée du temple va obliger nos prédécesseurs à «retrouver» le sens et l’intensité de la lumière terrestre et céleste. La seule chose stable fut que les Apprentis restent assis au Nord ! 
    2. Les colonnes se sont retrouvées à l’intérieur du temple maçonnique, de la Loge. 
    3. Un troisième évènement va compliquer le sens premier de la lumière par la dissociation du couple J – B (B – J en sens vulgaire).

    La séparation de l'expression en deux mots distincts et séparés pour l'Apprenti et le Compagnon s'opéra lors de l'arrivée du grade de Maître vers 1730. Il fallut individualiser les corpus de trois grades distincts. On sépara les jumeaux signifiants et marqueurs de la porte solsticiale. Ils étaient de même naissance solaire et on donna à l'un la volonté divine (« Jakin ») et à l'autre la volonté des hommes (« Boaz »). Cette dichotomie rappelle la porte des Dieux et la porte des hommes.

    Peu de temps après l'instauration du grade de Maître, un faux problème vint polluer le raisonnement de nos anciens : la controverse des Anciens et des Modernes. Les « Anciens » constitués en Grandes Loges accusaient les « Modernes » de 1717 d'avoir inversé les mots suite aux divulgations publiées.

    Jusqu'à cette polémique artificielle, le choix de « Jakin » ou « Boaz » pour l'Apprenti ou le Compagnon fut sans intérêt majeur dans l'esprit des Maçons de l'époque. Ce fut une affaire de convention à la suite de la séparation du corpus entre l'Apprenti et le Compagnon. C’est un choix qui relève d'un « point de vue » au sens spatial et initiatique. Il s'agit donc d'un problème de « lumière ».

    On donna à ce choix une importance polémique pour se distinguer du voisin, en voulant se montrer plus légitime, voire même plus régulier, etc... Ce problème d'ego et de rivalité entretenait la confusion autour de la notion d'inversion des colonnes et des mots.

    Il n'y a en réalité ni erreur ni illégitimité dans le positionnement de B:. et J:. dans les rites les plus connus. Chacun a sa propre cohérence à condition de connaître leur raisonnement fondé la lumière terrestre et céleste que l'on veut répartir entre les colonnes.

    Retournons dès lors vers la Bible, au verset 21 : « Hiram dressa les colonnes dans le portique du temple. Il dressa la colonne de droite et la nomma Jakin ; puis il dressa la colonne de gauche et la nomma Boaz ».

    On peut se poser la question de savoir par rapport à quel axe la Bible situe la droite et la gauche. D’est en ouest ou d’ouest en est ? La question ne semble pas avoir de réponse clairement tranchée. Cela se traduit aujourd’hui par des emplacements des colonnes différents selon les rites. Ce qui semble sûr, par-contre, c’est que les colonnes étaient placées à l’extérieur du Temple de Salomon.

    Pour Jacob Tomaso, « la controverse qui depuis des années règne entre certains auteurs concernant la position des colonnes, Boaz à gauche, Yakhin à droite… ou l’inverse, n’est qu’un faux débat alimenté par une méconnaissance totale du problème ! »

     

    Conclusion provisoire

    J’ai trop longtemps considéré les deux Colonnes du Temple comme un symbole accessoire. Mais au terme provisoire de ce travail je dois bien avouer que j’ai eu tort vu la compilation d’autant d’ouvrages cités dans la bibliographie et le nombre élevé de pages que j’ai été amené à rédiger sans être trop exhaustif.

    En ce qui concerne le long chapitre relatif aux colonnes du Temple du Roi Salomon, je pense qu’il convient de retenir qu’elles ne supportaient pas le toit et qu’elles étaient purement ornementales. Mais ce sont bien finalement deux moyens de passage spirituel que symbolisent les Colonnes « Jakin » et « Boaz », exprimant à elles deux l’interaction permanente du Travail maçonnique : approfondissement intérieur de l’Apprenti, expression extérieure et action sur le monde du Compagnon. Et cette respiration du Travail maçonnique, intériorisation et extériorisation, est aussi clairement symbolisée par les deux saints Jean, chacun étant associé à l’une des colonnes.

    Le symbolisme des Colonnes maçonniques ainsi que leurs noms, « Jakin » et « Boaz » se réfèrent à la Bible. L’approche du symbolisme exige que le cherchant commence par se renseigner d’où viennent les traductions et pourquoi les colonnes du temple ont ainsi été nommées. Sur l’origine des noms « Jakin » et « Boaz », les chercheurs restent partagés.

    Les deux plus anciens manuscrits connus de la Franc-maçonnerie, le « Regius » (1390 environ) et le « Cooke » (1410 environ) présentent deux attitudes opposées. Mais entre le Manuscrit « Regius » et l’apparition du suivant, les temps ont changé, la Réforme et l’intérêt pour l’Ancien Testament étaient en chemin.

    Aux 19ème et 20ème siècles, sous l’influence des mouvances occultistes, le symbolisme des Colonnes a été alimenté par des associations notamment avec les couleurs, pas du tout expliquées mais affirmées comme une évidence !

    Alors qu’habituellement il a souvent proposé un éclairage précieux, Oswald Wirth s’est laissé aller à la mode occultiste et il faut déplorer que son discours à propos du symbolisme des colonnes du Temple ait été ingurgité comme « parole d’évangile » par des milliers d’Apprentis et servilement régurgité en Loge. On ne fait pas du symbolisme en mémorisant des affirmations dogmatiques et en renonçant à l’esprit critique. Le propos du symbolisme est d’éveiller. Il faut donc chercher, comparer, lire et relire.

    Les Colonnes J:. & B:. devraient constamment nous rappeler que le binaire n’est qu’apparence, que le monde, que la vie, que l’homme ne sont pas uniquement blancs ou noirs, pas uniquement vrais ou faux, pas uniquement bons ou mauvais. Les Colonnes me permettent de progresser car elles m’indiquent la voie du ternaire stabilisateur, la voie du delta lumineux. Père et mère deviennent enfant ; force et matière deviennent mouvement ; raison et imagination deviennent intelligence.

    Ce qui semble essentiel de retenir de cette étude, c’est qu’en franchissant pour la première fois la Porte de notre Loge, la présence des Colonnes J:. et B:. se justifiaient pour bien marquer notre passage dans un lieu de liberté, un lieu hors du temps profane. Et chaque fois que nous les franchissons, à chaque Tenue, les Colonnes J:. et B:. sont là pour nous rappeler que nous quittons le monde profane pour entrer dans le monde sacré et vice versa.

    Quant au salaire que nous sommes censés recevoir à la Colonne J:. (au Rite moderne notamment) ou à la Colonne B:. (au Rite Écossais Ancien Accepté), ne symboliserait-il pas l’enrichissement intellectuel et moral que chaque Tenue devrait normalement nous apporter, voire spirituel si la rigueur et l’amour y ont eu la meilleure place ?

     

    R:. F:. A. B.

     

     * Les deux Colonnes

    Bibliographie

     

    Alban Gilbert

    Guide de l’Apprenti

    Editions Detrad, Paris, 1996

    Pages 61 à 64 ; 203

     

    Baudouin Bernard

    Dictionnaire de la Franc-maçonnerie

    Editions De Vecchi, Paris, 1995

    Pages 42 à 44

     

    Béresniak Daniel

    Rites et Symboles de la Franc-maçonnerie

    Editions Detrad, Paris, 1995

    Pages 70 à 79

     

    Berteaux Raoul

    La Symbolique au grade d’Apprenti

    Editions Edimaf, Paris, 1986

    Pages 44 à 46

     

    Berteaux Raoul

    La Voie Symbolique

    Editions Edimaf, Paris, 1995

    Pages 147 à 151

     

    Boisdenghien Guy

    La Vocation initiatique de la Franc-maçonnerie

    Editions l’Etoile, Bruxelles, 1999

    Pages 47 à 50

     

    Boucher Jules

    La Symbolique maçonnique

    Editions Dervy, Paris, 1995

    Pages 108, 133 à 142

     

    Chevalier Jean et Gheerbrant Alain

    Dictionnaire des Symboles

    Editions Robert Laffont – Jupiter, Paris, 1982

    Pages 269 à 273

     

    Dangle Pierre

    Le livre de l’Apprenti

    Editions La Maison de Vie, Fuveau, 1999

    Pages 51 à 54

     

    Ferré Jean

    Dictionnaire symbolique et pratique de la Franc-maçonnerie

    Editions Dervy, Paris, 1994

    Pages 72 à 78

     

    Ferré Jean

    Dictionnaire des symboles maçonniques

    Editions du Rocher, Monaco, 1997

    Pages 79 à 88

     

    Guérillot Claude

    Genèse du Rite Ecossais Ancien et Accepté

    Editions Trédaniel, Paris, 1990

     

    Lhomme Jean, Maisondieu Edouard, Tomaso Jacob

    Dictionnaire thématique illustré de la Franc-maçonnerie

    Editions du Rocher, Monaco, 1993

    Pages 103 à 114

     

    Lhomme Jean, Maisondieu Edouard, Tomaso Jacob

    Esotérisme & spiritualité maçonniques

    Editions Dervy, Paris, 2002

    Pages 135

     

    Mainguy Irène

    La Symbolique maçonnique du troisième millénaire

    3ème édition revue et augmentée

    Editions Dervy, Paris, 2006

    Pages 166 à 169

     

    Michaud Didier

    Le Rite Écossais Ancien et Accepté

    Les symboles maçonniques – n° 38

    Editions « La Maison de Vie », Paris, 2010

     

    Mondet Jean-Claude

    La Première Lettre

    L’Apprenti au Rite Ecossais Ancien et Accepté

    Editions du Rocher, Monaco, 2007

    Pages 147 à 149

     

    Négrier Patrick

    Les Symboles Maçonniques d’après leurs sources

    Editions Télètes, Paris, 1998

    Pages 53 à 54

     

    Ragon de Bettignies Jean-Marie

    Rituel de l’Apprenti Maçon

    1860

     

    Reyor Jean

    Sur la route des maîtres Maçons

    Editions Traditionnelles, 1989

    Page 129 – 139

     

    Trébuchet Louis

    En quête des trois premiers degrés du Rite Ecossais Ancien et Accepté

    Editions Dervy, Paris, 2007

    Pages 31 à 37

     

    Traduite et présentée par Chouraqui André

    La Sainte Bible

    Editions Desclée De Brouwer

    Premier Livre des Rois : 7, 15 à 22

    Deuxième Livre des Rois : 25, 17

    Deuxième Livre des Chroniques : 3, 15 à 17 ; 4, 12 et 13

     

    Sitographie

    http://www.ecossaisdesaintjean.org/article-differences-entre-modernes-et-anciens-video-100124277.html

    http://latolerance.blogspot.be/2004/12/les-colonnes-j-b.html

    http://www.ecossaisdesaintjean.org/article-differences-entre-modernes-et-anciens-video-100124277.html

     

     


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