• * Avant les loges spéculatives

     

    AVANT LES LOGES SPÉCULATIVES

    1. Introduction

    La fondation de la Maçonnerie spéculative moderne n’est pas un processus volontaire, ni consenti, mais plutôt le résultat d’une suite de coïncidences, de résignations, voire d’erreurs.

    Pour nous, la Franc-maçonnerie, traditionnelle, universelle et régulière, c’est un Ordre. Cela signifie qu'elle repose sur une organisation ordonnée et structurée selon une règle. Cette Règle définit le fondement de la Régularité maçonnique dans tous les pays du monde. Les Francs-maçons qui respectent cette Règle sont les Maçons Réguliers.

    Les origines de la Franc-maçonnerie restent incertaines et de nombreuses légendes flatteuses, réveillant l’égo des Maçons, courent à son sujet. On la dit héritière d’Hiram, l’architecte du Temple de Salomon, des Chevaliers Templiers, mais également de spiritualités ésotériques telles que l’Ordre de la Rose-Croix, l’Hermétisme ou en relation avec la Kabbale (mystique juive). Mais il faut bien le constater : les textes antérieurs au 14ème siècle n’apportent pas beaucoup de précisions au sujet de l’origine de l’Ordre maçonnique.

    La Franc-maçonnerie trouve son origine au Moyen-Âge dans l’organisation corporative des tailleurs de pierre ou des ouvriers des chantiers religieux et féodaux. Elle prit naissance en Ecosse, dans la région de Glasgow. Les constructeurs des cathédrales gothiques étaient regroupés en loges et se réclamaient de saint Jean.

    Ce que nous savons aussi, c’est que la Règle maçonnique traditionnelle existe depuis au moins le 14ème siècle. Ses plus anciennes transcriptions en notre possession sont écrites en anglais médiéval et datent de 1390 et de 1400. Nous pouvons la découvrir dans de nombreux documents manuscrits ou imprimés, collectivement appelés « Old Charges », en français : « Anciens Devoirs ».

    Ainsi, en 1390, le « Manuscrit Régius » décrivait les usages des maçons anglais et plaçait emblématiquement leur corporation sous l'égide d'Euclide et de Pythagore, pères de la géométrie, et sous la protection du roi Athelstan d'Angleterre. Le « Manuscrit Cooke » se présente comme une version parallèle du « Régius » écrite en prose. Ces deux textes traitent de l’art de la géométrie, science à la fois divine et terrestre, dont l’application par métier se nomme « Franc-maçonnerie ». Ils donnent également des règles de conduite et des devoirs à respecter par les gens de métier, les « Francs-maçons », envers la confrérie, la société humaine, la religion et l’Etat.

    A la fin du Moyen-Âge, les confréries sont nombreuses à travers l'Europe. Elles veillent au respect des « Devoirs » des différents métiers. Le « Manuscrit Régius » nous donne une bonne idée de ce que pouvait être la maçonnerie « opérative » de l'époque. Ces confréries étaient cependant souvent mal vues par l'Église catholique romaine et surveillées de près par les pouvoirs royaux.

     

    Rappelons ce qu’étaient ces « Anciens Devoirs ».

     

    2. Les Anciens Devoirs

    Des historiens ont mis en évidence l’existence de plus d’une centaine d’Anciens Devoirs. Une centaine de manuscrits de la Maçonnerie opérative nous sont en effet connus, rapportant sa doctrine et son organisation. Ce sont les « Anciens Devoirs » ou « Old Charges ». Les plus anciens, conservés au British Museum, le « Manuscrit Régius » (1390) et le « Manuscrit Cooke » (vers 1425) ont été rédigés – selon l’usage du temps – par des clercs. Ils disent que « la géométrie est l’art de mesurer toute chose sur la terre ».

    Dans un de ses ouvrages, Daniel Béresniak montre « comment la plus ancienne définition connue de la Franc-Maçonnerie identifie celle-ci à la Géométrie » et constitue « l’écho médiéval de l’antique Nul n’entre ici s’il n’est géomètre de l’Académie de Platon ».

    Ces « Old Charges » constituent essentiellement l’histoire légendaire du métier et les règles morales qui devaient gouverner le comportement des maçons. Ces textes étaient destinés à être lus à haute voix pour des assistants en partie illettrés ! Leur possession confirmait la régularité de la loge.

    L'analyse de ces Devoirs montre la permanence d'exigences constantes, appelées Landmarks depuis 1723, date à laquelle le pasteur Anderson employa cette expression dans ses Constitutions. Diverses recensions en existent mais toutes contiennent quelques principes incontestables (voir la planche intitulée « Les origines de la FM » - Lien URL).

    Mais quelle forme de maçonnerie était concernée par ces « Anciens Devoirs » ? Au 14ème siècle, il s’agit de la « maçonnerie opérative ».

     

    3. La franc-maçonnerie opérative

    Qu’entendons-nous par « maçonnerie opérative » ? Car tel est bien l’objet principal de la présente planche !

    Organisée en obédiences depuis 1717 à Londres, la Franc-maçonnerie contemporaine, dite « spéculative » — c'est-à-dire philosophique — fait référence aux rites des Anciens Devoirs de la « maçonnerie » dite « opérative » formée par les corporations de bâtisseurs qui édifièrent, entre autres, les cathédrales.

    Au Moyen-Âge, la Maçonnerie opérative était constituée en divers groupements : mestiers, confréries, ghildes. Elle réunissait les artisans travaillant la pierre. Ceux-ci construisaient des cathédrales mais aussi des monastères, des châteaux forts, des ponts. Ils rangeaient leurs outils, travaillaient parfois, se sustentaient et se reposaient dans la loge, une bâtisse souvent provisoire qu’ils édifiaient sur le chantier, souvent adossée au mur de la cathédrale.

    C’étaient des virtuoses, des magiciens de la pierre. Leurs connaissances techniques et peut-être théologiques et philosophiques dépassaient la moyenne. Ils étaient vraisemblablement, du moins pour les plus qualifiés, des hommes libres. Ils appartenaient alors à un franc-mestier, indépendant du pouvoir local, qui leur commandait la belle ouvrage. Appréciés pour leurs talents par les princes de ce monde, ils parcouraient l’Europe, du Nord au Sud, de l’Orient à l’Occident.

    En des termes plus synthétiques, nous pourrions dire de la maçonnerie opérative qu’« Il s’agit d’une organisation de la construction en pierres qui englobe les divers niveaux hiérarchiques de son accomplissement et régit tous ses aspects techniques ainsi que corporatifs ».

    Mais cet aspect professionnel ne peut s’exercer dans un cadre idéal de fraternité et d’amour du prochain qui inclut la participation à des œuvres caritatives et d’assistance. Le maçon opératif s’épanouissait grâce à la pratique religieuse intégrale du catholicisme, au sens étymologique d’universel.

    René Guénon a bien rappelé la nécessité de cette pratique religieuse exotérique, comme base d’une réalisation initiatique quelconque « car on ne bâtit pas sans fondations ou sur une vie profane. Il faut d’abord maîtriser l’extérieur avant de pénétrer l’intérieur. Le processus initiatique est un accomplissement et une transformation de l’exotérisme et non pas sa négation, son oubli ni même sa négligence ».

    Le métier fournit le support de l’ordre initiatique dont les rites permettent d’intégrer tous les aspects de la vie professionnelle à l’entreprise de la réalisation spirituelle. La pratique du métier prend alors la valeur d’une ascèse véritable. Il comporte un aspect de compréhension intellectuelle, intégrée aussi bien qu’intégrante. En ce sens, l’opératif inclut la dimension spéculative, mais celle-ci n’est pas isolée.

    On s’imagine le plus souvent que les Maçons « opératifs » n’étaient que de simples ouvriers et artisans, et rien de plus ni d’autre, et que le symbolisme aux significations plus ou moins profondes ne serait venu qu’assez tardivement, par suite de l’introduction, dans les organisations corporatives, de personnes étrangères à l’art de construire.

    Tel n’est d’ailleurs pas l’avis d’Armand Bédarrides qui cite un assez grand nombre d’exemples, notamment dans les monuments religieux, de figures dont le caractère symbolique est incontestable. Il évoque notamment les deux colonnes de la cathédrale de Würtzbourg qui sembleraient prouver que les maçons constructeurs du 14ème siècle pratiquaient une symbolique philosophique, ce qui est exact, mais dans le sens de « philosophie hermétique ».

    Parmi les symboles usités au moyen âge, outre ceux dont les Maçons modernes ont conservé le souvenir tout en n’en comprenant plus guère la signification, il y en a bien d’autres dont ils n’ont pas la moindre idée !

    La « Maçonnerie opérative » était vraiment complète dans son ordre : elle possédait à la fois la théorie et la pratique correspondante. Cette qualification d’opérative peut être comprise comme une allusion aux « opérations » de l’« art sacré », dont la construction selon les règles traditionnelles était une des applications.

    Le « Manuscrit Regius » est précieux pour une autre raison. Il affirme que certains apprentis sont « du sang des seigneurs ». A ce sujet, nombre d’historiens pensent que dans les loges opératives ont été acceptés progressivement et à titre honorifique des gens étrangers au métier. Selon les cas, clercs, nobles, bourgeois ont pu apporter, connaissance, prestige, protection, espèces sonnantes et trébuchantes. De plus en plus nombreux dans les ateliers, les « Maçons Acceptés » seraient à l’origine de la mutation de la Maçonnerie : les spéculatifs supplantant au fil du temps les opératifs. Selon l’historien Paul Naudon, François Rabelais fut un de ces Acceptés au sein de la confrérie des Gaults, une société de bâtisseurs.

    Progressivement, les loges opératives auraient admis parmi leurs membres quelques hommes importants, nobles ou membres du clergé, n'appartenant pas directement au métier. C'est ainsi que les loges écossaises, depuis 1439, avaient comme protecteurs héréditaires les seigneurs Saint-Clair de Rosslyn.

    Mais tous les historiens ne partagent pas cette hypothèse de transition entre « maçonnerie opérative » et « maçonnerie spéculative » : pour certains, la Maçonnerie spéculative serait directement issue de la Royal Society, l’Académie royale des Sciences de Londres, créée en 1662, à laquelle appartenaient les grands esprits de l’époque comme le savant – mathématicien, physicien, astronome – Isaac Newton et le pasteur Théophile Désaguliers.

     

    4. Les premières loges spéculatives

    Depuis notre admission dans l’Art royal, nous avons appris que la Franc-maçonnerie moderne trouve son origine en Angleterre, dans une coutume dénommée « acceptation » qui consistait à recevoir, dans un cercle de maçons opératifs, en qualité de membres honoraires, des personnes étrangères au Métier. Cette thèse est de plus en plus remise en question.

    Nous savons qu’en 1717, quatre Loges londoniennes établies de « temps immémorial » se sont réunies afin que « quelques frères anciens » puissent s’associer pour créer la première Grande Loge de Londres constituant ainsi l’ébauche de la maçonnerie obédientielle moderne et jeter les bases d'un centralisme qui aboutira, après plusieurs décennies et bien des péripéties, à la Franc-maçonnerie moderne.

    Avec le déclin des loges opératives, au fil des années, ces maçons « acceptés » ont privilégié le travail sur les idées plutôt que celui sur la construction matérielle.

    Mais deux ou trois exemples connus du 17ème siècle nous laissent aussi penser que des loges ont d’emblée été créées comme « spéculatives ».

    Nous savons également qu’en 1723, deux pasteurs, James Anderson et Jean-Théophile Désaguliers, ont été chargés de rédiger des Constitutions fondatrices qui se sont définitivement démarquées de la lignée opérative même si elles étaient formellement calquées sur les anciennes constitutions de métier, les « Old Charges ».

    Bien que les premières véritables Loges de Francs-maçons, distinctes des corporations, soient apparues au 17ème siècle, en Écosse, la Franc-maçonnerie a toujours ajouté à cette origine historique une origine légendaire et symbolique plus ancienne, support du travail initiatique de ses membres. Les premiers Francs-maçons faisaient remonter cette origine mythique symboliquement aux origines de la maçonnerie elle-même, c’est-à-dire aux origines de l'art de bâtir.

    C’est tout naturellement qu’ils placèrent cette origine à l'époque d'Adam, le premier homme, selon la conception de l'époque ; à l’époque de Noé, le constructeur de l'arche, ou, beaucoup plus fréquemment, à celle de la construction du Temple de Salomon.

    En 1736, en France, le chevalier de Ramsay a rattaché la Franc-maçonnerie aux croisés. D'autres, un peu plus tard, transformeront cette référence en une référence symbolique au Saint-Empire romain germanique, ou à l'Ordre du Temple de Jérusalem (en Allemagne, en Angleterre et en France).

    À la suite de redécouverte de l'Égypte antique par les occidentaux, c'est tout naturellement que certains rituels maçonniques ont déplacé l'origine symbolique de la Franc-maçonnerie à l'époque de la construction des pyramides.

    Au milieu du 19ème siècle, à l'occasion de la redécouverte de l'héritage du Moyen-Âge, le mythe maçonnique renforça tout aussi naturellement ses références à la construction des cathédrales.

    C'est devenu un lieu commun pour la plupart des ouvrages consacrés à la Franc-maçonnerie que d'affirmer qu'elle provient directement des « bâtisseurs de cathédrales ». Les légendes, quant à elles, renvoient jusqu'à la construction du temple de Jérusalem sous le règne de Salomon, voire à l'époque antédiluvienne.

    Parler des origines de la Maçonnerie moderne revient le plus souvent à évoquer la glorieuse histoire des bâtisseurs de cathédrale, dont la science rayonnait au point que de grands intellectuels et quelques nobles ont – progressivement mais massivement – rejoint les loges opératives pour fonder la Maçonnerie spéculative d’aujourd’hui. Cette thèse est celle dite « de la transition ». Une belle histoire dont les remises en question provoquent parfois l’irritation.

    N’est-il pas judicieux pour un meilleur travail maçonnique de connaître toutes les thèses ? Pour une meilleure initiation n’est-il pas profitable de distinguer le mythe de l’histoire ? Car si l’on se fie uniquement au mythe, le danger de la contre initiation existe.

     

    5. Les bâtisseurs de cathédrales

    En fait, l'hypothèse d'une filiation directe avec les loges médiévales flatte le sentiment d'enracinement dans une tradition multiséculaire et sert merveilleusement bien l'obsession de « régularité » des obédiences maçonniques.

    L’origine de cette théorie remonte au 18ème siècle. Elle émane d'une école d'historiens aujourd'hui très critiquée car elle a pour grave défaut d'ignorer les travaux menés depuis plusieurs décennies par d'autres écoles.

    Cela ne signifie pas qu'elle soit sans fondement et totalement contraire à la vérité : les travaux les plus récents énoncent davantage de nouvelles hypothèses. Et rares sont les découvertes qui viennent infirmer cette théorie.

    La question des origines de la Franc-maçonnerie est particulièrement complexe. Elle souffre de lacunes documentaires et la nature même de la tradition ancienne reste très floue.

    Le problème initial que posent les origines de la Franc-maçonnerie moderne n'est pas tant celui de son lien avec les loges médiévales que celui des modalités qui ont favorisé la mutation des loges « opératives » – terme consacré pour désigner ce qui est relatif à la pratique réelle du métier – en Loges « spéculatives » – c'est-à-dire se servant du métier comme d'un support allégorique mais ne le pratiquant plus.

    (Voir aussi la planche intitulée "Les bâtisseurs de cathédrales" - Lien URL).

     

    6. De la « maçonnerie opérative » à la « maçonnerie spéculative »

    La thèse la plus répandue est celle de la transition. Cette thèse, qui est l’œuvre de l’historien Harry Carr pour l’essentiel, affirme qu’au Moyen-Âge, en Angleterre, existaient des Loges opératives organisées comme aujourd’hui, avec des rituels, des usages, des mots de passe et des mots sacrés. Ces Loges se seraient ouvertes aux personnes étrangères au métier de constructeurs et bâtisseurs, mais intéressées par l’art de la construction, sans doute par ouverture d’esprit et respect de leur intérêt.

    Compte tenu de l’intérêt des « Gentilshommes maçons » ou de « Maçons spéculatifs » pour les courants alchimiste et néoplatonicien nés à Florence au 15ème siècle, et pour la tradition Rose-Croix diffusée à partir du 17ème siècle, divers courants de pensée auraient pénétré les Loges en même temps que les non opératifs. D’où la théorie de « l’acceptation ».

    Le nombre de ces « Gentilshommes maçons » aurait augmenté de manière spectaculaire au point de devenir peu à peu majoritaire et d’évincer ainsi les opératifs devenus progressivement étrangers à leur propre institution. Ainsi la Maçonnerie, après une période de transition, serait devenue, la Franc-maçonnerie spéculative d’aujourd’hui. Cette hypothèse paraît assez plaisante quand on sait que des monarques ont appartenu à la Franc-maçonnerie.

    A côté de cette thèse séduisante, il existerait une série de faits concordants et assez flatteurs qui, combinés à la théorie de la transition, auraient conduit à la fondation de la Grande Loge d’Angleterre en 1717.

    Ces autres composantes sont, d’une part, l’origine compagnonnique de la Franc-maçonnerie et d’autre part, la franchise accordée par le pape aux Maîtres Comacins, de mystérieux maçons italiens. Cette franchise – qui justifierait le vocable « Franc-maçon » – aurait  permis à ces maçons de traverser l’Europe en répandant leur savoir architectural, géométrique et ésotérique, et semant ainsi les graines de la Maçonnerie spéculative.

    Mais plusieurs éléments de cette autre thèse ne résistent pas à l’épreuve des faits comme en témoignent les travaux des membres de la Loge de recherche de la Grande Loge Unie d’Angleterre, « Ars Quatuor Coronatti ».

    Concernant tout d’abord la franchise papale accordée aux maçons italiens, selon l’historien de la Maçonnerie Roger Dachez, cette fable n’a survécu que grâce aux recopiages successifs sans vérification de source.

    Concernant l’hypothèse compagnonnique, il existe une confusion fréquente entre les confréries de maçons opératifs telles qu’elles ont existé en Europe et le compagnonnage proprement dit. Le compagnonnage est une organisation purement française sur les usages de laquelle il n’existe aucun renseignement substantiel avant le 18ème siècle même si son existence est attestée dès le 15ème siècle.

    Quoi qu’il en soit, si la fondation de la Franc-maçonnerie spéculative moderne en Angleterre en 1717 est incontestable, l’Angleterre n’a jamais connu le compagnonnage. Voilà qui sépare définitivement le compagnonnage de la fondation de la Franc-Maçonnerie moderne.

    Enfin, la remise en cause la plus sérieuse de toute cette « belle histoire » vient du fait que l’Angleterre n’a jamais connu de Loges de maçons opératifs : il n’en existe aucune trace !

    Et si certaines confréries de maçons ont pu exister en Angleterre, elles sont restées opératives jusqu’à leur disparition et aucune archive de ces organisations ne mentionne l’admission d’une personne totalement étrangère au métier.

    Une origine de la Franc-maçonnerie a également été recherchée dans les sociétés d’entraide nées au 17ème siècle, dans les milieux artisans, ou encore dans le rôle joué par la dissolution des communautés monastiques après la réforme anglaise en 1534. De cette remise en cause naquit également une théorie négative dite « théorie de l’emprunt » qui suggère que la maçonnerie moderne aurait délibérément repris des textes et des pratiques ayant appartenu à la maçonnerie opérative mais sans filiation directe ni légitimité aucune, voire en les adaptant quelque peu. La maçonnerie spéculative aurait dès lors sciemment entretenu, depuis sa fondation même, le mythe d’une filiation avec les bâtisseurs de cathédrales.

     

    7. Les apports de « La Clé écossaise »

    En 1988 parurent successivement deux ouvrages signés par un profane, le professeur David Stevenson, Professeur d’histoire à l’Université d’Aberdeen.

    Selon lui, il existait en Ecosse un système unique au monde : des guildes de métier comme dans le reste de l’Europe. Chacune véhiculait une histoire mythique du métier remontant à l’antiquité et dispensait un savoir via des rites rudimentaires scellés par un serment de discrétion. En Ecosse, l’existence des Guildes et leur autorité était sanctionnée par l’attribution d’une charte, délivrée par la municipalité. La charte de la Guilde des maçons et charpentiers d’Édimbourg date de 1475. Les maçons de la Guilde disposaient plus particulièrement d’une autorisation d’utiliser le mortier, par opposition aux maçons dits « de la pierre sèche » interdit d’entrée à la guilde. La Guilde des maçons régissait le métier de la construction dans son ensemble. Elle était dirigée par un Diacre – en anglais « deacon » - que mentionnent les statuts Schaw datés de 1598 et 1599. Ce Diacre était nommé par la municipalité.

    En arrière-plan de la Guilde existait la Loge, dont l’existence était secrète, et dont les attributions l’apparenteraient aujourd’hui à une de nos organisations syndicales. Elle encaissait les cotisations, prenait soin des veuves et des orphelins de ses membres et, par l’intermédiaire du dirigeant de la Guilde, exerçait un contrôle sur le type de construction dans l’enceinte des bourgs. Elle était dirigée par un Surveillant élu parmi les Maîtres Maçons de la Guilde (En anglais « Warden »). Il y avait parfois plusieurs surveillants dans la Loge, l’un d’eux prenait alors le titre le « Maître Surveillant » ou « Premier Surveillant ».

    Dirigeant de la Guilde, le Diacre était officier de la Loge et il avait aussi pour fonction de faire le lien entre la Guilde et la Loge. A titre de réminiscence, dans le rite d’York ou dans le Guide des maçons – première version des grades symboliques du R.E.A.A. (1804) – les diacres jouent un rôle de liaison entre les Vénérable Maître et les Surveillants ou entre les Surveillants.

    L’Ecosse est le seul pays au monde où l’on trouve des traces de Loges opératives, contrairement à l’Angleterre, et ce dès le milieu du 16ème siècle. Mais, pour autant, la progression dans le métier n’était pas celle de la maçonnerie moderne.

    La progression maçonnique en Ecosse était différente de celle qui régit aujourd’hui la maçonnerie symbolique. Selon les statuts Schaw, l’apprenti reçu dans la Guilde devait être enregistré dans la loge. Le grade de compagnon était conféré en Loge ; la maîtrise l’était dans la Guilde. Cette maîtrise était conférée après que le compagnon ait présenté un chef d’œuvre, épreuve que ne pouvaient passer les non opératifs et qui ne comprenaient aucun enseignement ésotérique. Si le degré de Maître maçon était parfois conféré à un non opératif – le plus souvent un seigneur – c’était à titre purement honorifique.

    En Ecosse les Loges ont parfois 500 ans. Elles y pratiquent parfaitement un rituel que chaque Loge adapte, au point qu’il y a pratiquement un rite par Loge ! Mais les Ecossais ont le défaut d’avoir quelque peu oublié le sens de leur rituel et le pratiquent de manière automatique, sans savoir pourquoi tel ou tel élément y est inclus.

    L’admission des non opératifs en Ecosse n’a pas encore reçu d’explication solide. A l’époque la plus ancienne, cela constituait sans doute un geste honorifique envers un protecteur ou un citoyen qui avait procuré beaucoup de travail aux maçons. Les archives de la loge « Mary’s Chapel n°1 » font mention de réception de non opératifs dès la première moitié du 17ème siècle.

    De même, on ne sait à ce jour, ce qui distinguait l’admission d’opératifs de celles des non opératifs. Il est probable qu’ils recevaient le mot du maçon, sorte de légende basée sur les deux colonnes du temple de Salomon, qui servait de moyen de reconnaissance. La communication de ce mot constituait l’essentiel de la cérémonie de réception.

    Mais tout ceci ne donne guère de solution précise quant à la fondation de la maçonnerie spéculative moderne. Au mieux la piste écossaise porte bien son nom : elle donne une piste. Mais à partir de ces diverses théories et faits historiques, il est possible de dégager une histoire globale, qui réconcilierait l’histoire et le mythe, l’histoire et les légendes. Cette synthèse constitue aujourd’hui l’hypothèse la plus probable relative à la fondation de la maçonnerie spéculative.

    Le système des Loges opératives existait en Ecosse et elles connurent une longue prospérité car l’usage de la pierre perdura en Ecosse par opposition en Angleterre qui adopta très tôt la brique d’argile rouge. Mais à partir de la fin du 16ème siècle, les grandes constructions ralentirent avant de stagner, au détriment des Guildes de Maçons. Ce déclin modifia le paysage maçonnique de l’époque. Si la Loge était secrète alors que la Guilde avait pignon sur rue, la Loge reprit le devant et la Guilde disparut peu à peu.

    Au 17ème siècle, de nombreuses sociétés secrètes sont nées en Europe, influencées par la philosophie Rose-Croix, la pensée hermétique, l’alchimie, la Kabbale... Un des traits communs à ces divers mouvements était la croyance en la sagesse perdue des civilisations anciennes, sagesse qui, si elle était retrouvée, amènerait à une nouvelle compréhension du divin, de l’univers et de l’homme. Cette supériorité des civilisations anciennes est poussée à son paroxysme par l’hermétisme. A la lumière des idées hermétiques, les mythes médiévaux des maçons prirent une nouvelle dimension.

    Ces courants de pensée accordaient surtout une grande importance à l’architecture, l’architecte étant sensé être l’homme omniscient, versé dans toutes les sciences. Ces courants assimilèrent rapidement cet art de l’architecture – donc de la géométrie et des mathématiques – à la maçonnerie. Cette assimilation eut pour effet de donner une nouvelle respectabilité aux maçons et d’augmenter leur aura vis à vis des profanes. Les courants ésotériques de l’époque menaient donc une espèce de conspiration pour accorder un rôle exceptionnel aux maçons, et, assurément, au cours du 17ème siècle de nombreux documents sont apparus pour attester de l’assimilation de la maçonnerie à l’architecture, à la philosophie, etc…

     

    8. Pour conclure : décadence et continuité de la maçonnerie opérative

    Ainsi, les Loges de maçons opératifs se limitaient à la connaissance du métier et dispensaient des cérémonies rudimentaires. Mais les loges ne véhiculaient aucun savoir ésotérique. Les mouvements ésotériques, à l’inverse, véhiculaient une grande connaissance mais ne possédaient aucune structure apte à dispenser leur savoir.

    Ils trouvèrent donc dans les Loges une structure qui leur convenait parfaitement. C’est ainsi que, dès 1630, les étrangers au métier firent leur apparition dans les Loges opératives en Ecosse.

    A la lumière de toutes ces précisions, il semble que ce ne sont pas tant les maçons qui ont accepté dans leurs loges des représentants de mouvements ésotériques, mais que les mouvements ésotériques ont peu à peu investi la maçonnerie. La maçonnerie n’avait guère le choix faute de disparaître. Ainsi l’acceptation serait en réalité, au mieux, une acceptation inversée – celle de la structure des maçons par les mouvements ésotériques – au pire une résignation de la part des maçons à admettre dans les Loges des étrangers au métier à peine de disparition.

    De nouvelles conditions sociologiques ont entraîné la décadence de l’ancien système opératif. En Angleterre, où les documents manquent, on ne connaît guère que l’histoire de la compagnie des maçons de Londres. En Ecosse, où le pouvoir royal a tenté de centraliser le contrôle du métier par les statuts Schaw en 1598, les travaux de David Stevenson ont bien résumé la situation (Voir la planche intitulée « Analyse du documentaire « La Clé écossaise » - La FM en Ecosse » - Lien URL).

    Les Loges ont depuis longtemps accepté des non-opératifs, certains peut-être comme patrons, protecteurs et soutiens financiers, certains parce qu’intéressés aux questions d’architecture, de symbolisme, de philosophie, etc., que soulève le métier.

    Ces loges toutefois sont restées opératives dans leur grande majorité jusqu’à la création de la Grande Loge d’Ecosse en 1736, à l’imitation de celle de Londres. D’autres, en Ecosse et en Angleterre, ne rejoindront que tardivement les obédiences spéculatives. Et certaines ne le feront jamais. 

     

    R:. F:. A. B.

     

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    Editions Dervy, Paris, 2004 

     

    Stevenson David

    Les Premiers francs-maçons (trad. franc.)

    Editions Ivoire Clair, Paris, 2000

     

    Sitographie

    http://www.rene-guenon.ch/index.php?option=com_content&view=article&id=42:old-charges&catid=1:presentation&Itemid=2 

    http://www.buddhaline.net/La-perte-lors-du-passage-de-l 

    http://www.glff.org/histoire-de-la-franc-maconnerie-feminine.html 

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Franc-ma%C3%A7onnerie 

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Franc-ma%C3%A7onnerie_en_Grande-Bretagne 

    http://elkorg-projects.blogspot.be/2006/02/ren-gunon-maonnerie-oprative-et.html 

    http://www.buddhaline.net/La-perte-lors-du-passage-de-l

    http://www.lecavalierbleu.com/images/30/extrait_49.pdf 

    http://www.compagnonnage.info/ressources/origines-franc-maconnerie.htm 

    http://www.ledifice.net/7035-F.html 

    http://www.glrb.net/la-franc-maconnerie/origines-de-la-franc-maconnerie-reguliere/ 

    http://www.astrosurf.com/luxorion/franc-maconnerie.htm 

    http://www.ledifice.net/7035-F.html 

    http://casediscute.be/2014/04/les-francs-macons-etaient-a-lorigine-des-batisseurs-de-cathedrales/ 

    http://www.compagnonnage.info/pages/origines-franc-maconnerie.htm 

    http://www.buddhaline.net/La-perte-lors-du-passage-de-l 

     


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