• * L’Équerre et le Compas

    * L’Équerre et le Compas

    Introduction

    Lors de mes nombreuses rencontres avec des Profanes, candidats à l’Initiation maçonnique, j’ai constaté qu’à la question de savoir s’ils connaissaient déjà l’un ou l’autre symbole maçonnique, c’est à plus de 90 % qu’ils citent l'Équerre et le Compas ! C’est dire combien ces deux symboles semblent importants et surtout mieux connus du grand public. N’apparaissent-ils pas, superposés, notamment dans certains avis nécrologiques ou comme illustration d’articles à sensation à propos de notre Ordre ?

    Le but de la présente planche est de tenter de rassembler quelques interprétations du symbolisme de ces deux grands instruments, indispensables dans les constructions, dans l’élaboration de plans, devenus Grandes Lumières et symboles très importants de la Franc-maçonnerie.

    Mais avant tout, posons-nous quelques questions et tentons d’apporter quelques éléments de réponses spontanées, personnelles avant de nous tourner vers la littérature maçonnique :

    • Dans le monde profane, opératif, qu’est-ce qu’une équerre ? Qu’est-ce qu’un compas ? N’en existe-t-il que d’une seule sorte ?
    • Où l'Équerre et le Compas apparaissent-ils dans la Loge ? Et dans le monde maçonnique en général ?
    • Que représentent pour moi cette Équerre et ce Compas en tant que symboles ?
    • Qu’en pensent quelques auteurs Francs-maçons ?
    • Que penser de l’association de ces deux symboles ? Serait-ce un nouveau symbole ? Est-ce une erreur de les analyser séparément ?

    L’Equerre

    L'Équerre est très probablement l’un des instruments emblématiques les plus souvent cités dès lors qu’on évoque la Franc-maçonnerie. Au même titre que le Compas, elle fait référence aux confréries professionnelles des bâtisseurs de cathédrales et constitue avec elles un lien essentiel.

    Mieux, l'Équerre se veut aussi en relation avec la Grèce antique et le Nombre d’Or de Pythagore, sans oublier certaines pratiques lointaines des constructeurs de pyramides dans l’Egypte ancienne.

    Qu’est-ce donc qu’une équerre ?   

    L’équerre se dit en latin norma, mot qui a plutôt le sens général de règle, de modèle ou d’exemple. Quant au terme même d’équerre, il semble dériver du bas-latin, exquadra, dérivé du verbe exquadrare signifiant équarrir, rendre carré.

    L'équerre est un instrument qui permet avant tout de tracer des angles droits ou de les vérifier, mais également de tracer des droites perpendiculaires. En effet, l’équerre est un instrument fixe qui donne un angle droit. Elle est formée par la réunion de l'horizontale et de la verticale. Elle permet de vérifier les angles droits, les tracés, d’élever des perpendiculaires.

    C’est au moyen de l'Équerre que l’Apprenti va pouvoir tracer les angles droits déterminant la forme carrée de la pierre. C’est en effet un outil de contrôle dont les branches forment un angle de 90°. Elle permet de vérifier avec une précision absolue la régularité des faces d’une pierre et de s’assurer que ses arrêtes consécutives forment bien entre elles un angle droit.

    L’usage de l’équerre date des premiers temps de la pierre appareillée pour la construction. De tout temps, elle fut utilisée par les tailleurs de pierre. Elle servait alors à vérifier la taille des pierres rectangulaires. En tant qu'outil, l'équerre sert à contrôler la bonne réalisation du travail, à vérifier si le travail correspond bien à la mesure donnée ou au modèle et si tout a été fait selon la règle.

    Pour qu’une construction soit solide, il faut éviter les pierres difformes, irrégulières, pour ne garder que les pierres à angles droits. Il est donc nécessaire de vérifier ces angles au moyen de l’équerre.

    Où trouve-t-on l'Équerre dans la Loge ?

    • Elle est présente sur le Tableau de la Loge d’Apprentis, au centre, dans la partie supérieure où elle est associée au Compas.
    • On la trouve aussi sur l’autel des serments, posée sur le Compas, lui-même posé sur le Volume de la Loi sacrée : elle fait alors partie de ce que nous appelons les trois Grandes Lumières de la Franc-maçonnerie.
    • Elle est également suspendue au sautoir du Vénérable Maître.

    Où la trouve-t-on encore pendant nos Tenues, dans les rituels ?

    L'Équerre est d’abord présente dans notre façon de nous asseoir sur notre Colonne : pour avoir une véritable attitude propice au Travail maçonnique, plutôt que d’être affalé au fond de notre fauteuil les jambes croisées, ne convient-il pas plutôt d’être assis bien droit sur son siège, la colonne vertébrale et tout le tronc en équerre par rapport au fémur de chacune de nos cuisses ; les cuisses en équerre par rapport aux deux jambes ; nos pieds en équerre par rapport aux jambes ?

    L'Équerre est également présente dans notre signe d’ordre : elle apparaît dans le premier temps du signe, lorsque nous portons notre main droite en équerre à la base de notre cou.

    L'Équerre apparaît aussi dans la marche du Franc-maçon, quel que soit son grade, au Rite moderne et au Rite Écossais Ancien et Accepté. Les Maçons pratiquant le Rite Écossais Rectifié ne se déplacent pas dans la Loge en marquant des angles droits.

    A nos gestes rituels nous pouvons également associer indirectement les marches spécifiques des trois grades symboliques car le premier mouvement de celles-ci consiste à placer les pieds en équerre. Cette position de départ n’indique-t-elle pas la droiture de notre conduite, qui est la première qualité du Maçon ?

    Selon le Manuscrit Graham [1], la science de Dieu est résumée dans l'Équerre et le Manuscrit Dumfries [2] indique que la maçonnerie est une œuvre d’équerre, ce que réalise gestuellement l’Apprenti, car tous ses signes en Loge se font, comme je viens de le préciser ci-dessus, selon l'Équerre : mise à l’ordre, pied et marche en équerre, insistant là physiquement sur les vertus de rectitude, de droiture et de probité à développer.

    Lors de notre Initiation, l'Équerre et le Compas sont en usage au moment de notre prestation de serment.

    Peut-on évoquer l'Équerre, en tant que symbole, dans une perspective historique ?

    Héritée de la franc-maçonnerie opérative, l'Équerre en tant que symbole est signalée dès 1725 dans la Franc-maçonnerie spéculative par les premières divulgations. Il me paraît aussi intéressant de signaler une anecdote : près de Limerick en Irlande, au pont de Baal Bridge, fut trouvée vers 1830, sous la pierre de fondation, une vieille équerre en cuivre jaune, portant la date de 1517 et présentant l’inscription suivante en anglais sur les deux faces : « Je m’efforcerai de vivre avec amour et sollicitude sur le niveau par l’équerre ».

     

    Tentons à présent une approche du symbolisme de l'Équerre.

     

    Approche du symbolisme de l’Equerre

    Je commencerai par donner un avis personnel à propos du sens que j’attribue « spontanément » à l'Équerre.

    Dans la vie du bâtisseur, l'Équerre est cet instrument qui donne ou vérifie sans cesse la même valeur. Elle ne pouvait qu’être utilisée symboliquement pour signifier la justesse puis la justice, la rigueur dans le comportement, l’honnêteté, la probité.

    Symboliquement, l'Équerre est des plus évocatrices, à plusieurs titres. D'une part, elle marie harmonieusement le plan vertical et le plan horizontal, réalisant ainsi la synthèse entre deux dimensions ayant souvent des difficultés à se rencontrer.

    L'Équerre traite implicitement de l’attitude et des actes relatifs au comportement moral et physique. D'où l’expression « rectitude morale » ou encore « agir selon l’équerre » qui se rapportent à cet idéal de perfection que doit atteindre le Maçon. Les lignes droites de l’équerre sont en effet l’émanation de la rectitude comme de la droiture, tant du point de vue physique de la plus concrète des manières que sur le plan spirituel. Les axes sont sans équivoque, les lignes tracées avec pureté… autant d’éléments induisant et incitant à une ligne de conduite d’une parfaite clarté et d’une grande luminosité.

    Christian Guigue fait observer que les commentaires usuels se rapportant à l'Équerre restent ternes. Vérifions cette affirmation !

    Selon Raoul Berteaux, qui fut un membre éminent de notre Obédience régulière, «l'Équerre est un symbole homologue du carré et de toutes les figures rectangulaires. Le signe de l'Équerre est utilisé comme base de systèmes de mesures spatiales, comme modèle symbolique de la quaternité, comme modèle symbolique cosmogonique et architectural. L'Équerre est l’emblème de tous les arts, surtout des arts religieux et magiques».

    Faut-il rappeler que la réunion de deux ou quatre équerres forme un carré ? Au sens symbolique, la Terre est « carrée » et est représentée par un carré. Tracer un carré, c’est mesurer la Terre. Par ailleurs, en associant quatre équerres, on forme aussi le Svastika qui est l’emblème de l’Empereur, Maître de la Terre.

    Dans la construction de l’édifice maçonnique, l'Équerre vérifie la droiture des angles, quel que soit le principe qui les ancre dans la matière. C’est pourquoi je pense que – sans risque de fort me tromper – l'Équerre semble évoquer la droiture, impliquer une idée de rectitude, de rigueur, de précision dans la pensée et dans les actes. Avec elle, la discussion ne peut exister. Ou bien l’angle est bon, ou bien il est à refaire.

    C’est vraisemblablement pour cette raison que l’on fait généralement correspondre l'Équerre à la matière. En astrologie, l’Équerre se rapporterait à la Matière qu'elle symbolise, rectifie et ordonne. Cependant, il ne faut pas oublier que le Maçon travaille en priorité sur lui-même, sur son esprit, sur son âme.

    Pour Oswald Wirth, l'Équerre, qui sert à contrôler la justesse du travail, symbolise l'équilibre résultant de l'actif et du passif. Mais, par contre pour Jules Boucher, « par son manque de symétrie (contrairement au Tau grec), l’Équerre traduirait plutôt un état actif et dynamiqueL’Équerre représenterait l'action de l'Homme sur la Matière et l'action de l'Homme sur lui-même. Se rapportant à la Matière, l’Équerre est passive ».

    Le Franc-maçon se doit d’être d'Équerre, c’est-à-dire droit dans ses pensées, ses paroles et ses actes. C’est la Loi Morale Maçonnique, symbolisée par l’alphabet secret qui est réalisé à partir de l'Équerre. Nés de celle-ci, les mots ne peuvent prêter à confusion, ayant été soigneusement pesés, mesurés, par celui qui les prononce ou les écrit afin d’être en accord avec la pensée.

    Cette morale maçonnique est le prolongement de la volonté des bâtisseurs, de vivre selon une éthique basée sur le respect des us et coutumes, le respect d’autrui, le sens du secret, la glorification du travail… L'Équerre est ainsi devenue le symbole du Métier.

    L’Apprenti ne peut que dégrossir sa pierre brute car il n’a pas connaissance de cet instrument. Par son usage dans la vérification de l’angle droit, l'Équerre sert au Compagnon pour s’assurer de la perfection de son ouvrage. Ce n’est que lorsqu'il aura accompli un certain voyage qu’il pourra juger de la rectitude des angles de la pierre cubique et de la perpendicularité de ses faces.

    L'Équerre permet donc au Compagnon de contrôler la coupe des pierres qui doivent être strictement rectangulaires pour s’ajuster entre elles avec exactitude. L'Équerre détermine ainsi symboliquement les conditions de sociabilité.

    Emblème de la sagesse, elle enseigne que la perfection consiste pour l’individu dans la justesse avec laquelle il tient sa place dans la société. L'Équerre nous astreint à nous corriger des défauts qui nous empêcheraient de tenir exactement notre place dans la construction humanitaire.

    Pour Edouard Plantagenet, « l'Équerre permet au Compagnon de donner aux mots leur sens propre afin qu’ils n’expriment plus que des idées précises et que les raisonnements qui s’édifient sur leur base soient aussi solides, aussi rigoureusement justes dans leurs formes, que les pierres du Temple, dont la juxtaposition parfaite est le gage essentiel de l’équilibre de la construction ».

    Pour Irène Mainguy, les vrais signes d’équerre (ceux qui se font donc à angle droit), ne sont autres que la rectitude de conduite dans les actes de la vie quotidienne. Le Maçon est censé se distinguer des Profanes par ses qualités d’être, de comportement et règles de conduite. S’il ne parvient pas à les améliorer à l’extérieur, il y a de grandes chances pour que son vécu initiatique demeure illusoire ou fictif, en dépit d’attitudes apparentes.

    Dans un « catéchisme » inclus dans « Le Maçon démasqué »[3], il est précisé, que « l’équerre sert à former des carrés parfaits » et que « l’équerre nous annonce que toutes nos actions doivent être réglées sur l’équité ».

    « Le Flambeau du maçon » [4] précise la signification symbolique des bijoux mobiles dont fait partie l'Équerre : l'Équerre qui sert à former des carrés parfaits, annonce que nos actions doivent être réglées sur la droiture et l’équité.

    On peut aussi voir dans l’équerre une double règle qui donne la direction de l’horizontale et de la verticale. En symbolisme cosmologique on considère que le carré formé par deux équerres placées à angle droit désigne la terre, l’espace terrestre, plus globalement la matérialité.

    L’équerre permet en effet de délimiter l’espace terrestre en le divisant en quatre régions, selon les quatre directions. Elle est non seulement symbole du carré, mais encore du nombre 4, tous deux symboles de solidification et de densification. L’équerre a de surcroît la forme du gamma grec qui nous renvoie à la Lettre G, symbole qui n’apparaît qu’à partir du grade de Compagnon.

    Si, comme le disait Christian Guigue, les commentaires usuels se rapportant à l'Équerre restent ternes – et nous avons pu en effet le constater – une de nos Sœurs contemporaines nous livre des réflexions fort intéressantes que je souhaite à présent vous livrer.

    Pour Irène Mainguyc’est d’elle qu’il s’agit – « c’est avec l’assistance de l'Équerre que l’on peut réaccomplir le geste ordonnateur du Grand Architecte qui, dans le récit de la Genèse, sépare et met en place tous les éléments de l’univers. L’équerre est l’outil qui harmonise les contraires. C’est pourquoi il est défini comme symbole d’équité, de rectitude et d’équilibre ».

    On peut définir l’activité du Maçon comme devant être un principe d’action selon les propriétés de l'Équerre. Le maniement de l'Équerre demande une constante remise en question de soi-même, de ses actes et du monde, jusqu'à l’achèvement de la pierre cubique parfaite qui correspond au chef-d’œuvre de soi-même, légitime espoir que tout Maçon tentera de réaliser. Elle permet d’approfondir les concepts de droiture, d’équité, d’ordre, d’équilibre entre tolérance et droits de chacun.

    L’utilisation de l'Équerre permet de donner aux mots leur sens propre, afin qu’ils n’expriment plus que des idées précises, des raisonnements étayés sur et par des bases solides et justes, conformes à l’agencement des pierres du temple dont la juxtaposition parfaite est la garantie de la solidité de la construction.

    Quelles conclusions personnelles puis-je tirer du symbolisme de l'Équerre ?

    La Franc-maçonnerie se fixant pour objectif l’édification du Temple de l’Humanité à commencer par l’édification de notre propre temple, l'Équerre est là pour nous rappeler que nous avons à tailler notre pierre de la manière la plus parfaite possible à l’aide des outils qui nous ont été fournis. C’est dire que notre comportement doit être le meilleur, le plus droit possible. Soyons au service de nos Frères, aimons-les, aidons-les et cessons de les critiquer et de ne voir que leurs défauts !

    Instrument fixe, l'Équerre est indispensable pour transformer la Pierre brute en hexaèdre parfait. Pour moi, elle symboliserait donc bien la droiture morale, la rectitude dans l'action, l'incitation à parfaire le travail entrepris.

    J’ajouterais que l'Équerre symbolise aussi la stabilité dans l’effort et la rigueur. Elle indique à l’Apprenti la voie à suivre pour transformer la pierre brute en pierre cubique.

    L’équerre est en effet un instrument qui permet de tracer des angles, de dessiner des carrés et de construire le volume cubique. C’est donc un instrument de référence pour l’Apprenti qui, dès ce premier grade, est instruit que la Franc-maçonnerie est un travail d’équerre, ce qui lui est enseigné par le tracé de son signe (le signe d’ordre au grade d’Apprenti), par ses pas (la marche qui s’effectue les deux pieds en équerre) et par ses déambulations (qui l’obligent à marquer les angles droits à chaque changement de direction). Cette référence permanente extérieure à l'Équerre devrait avoir, petit à petit, une répercussion sur l’intériorité et la transformation de l’Apprenti en Compagnon.

    De fait, la connaissance de l'Équerre devrait nous permettre, à nous, Maçons qui nous aventurons sur le chemin ardu de la recherche de la vérité que nous portons en nous, de faire en sorte que nos arguments, bases de notre raisonnement, soient parfaitement ordonnés et que nous sachions contenir en nous ce qu’il y aurait de trop aveuglément subjectif et sentimental dans notre démarche. Sans cette discipline, l’édifice que nous construisons ne serait pas véritablement stable et s’écroulerait tôt ou tard, de même que cette vérité recherchée en nous ne pourrait être identifiée.

    L’Equerre du Vénérable Maître et du Passé Maître

    L'Équerre suspendue au bout du sautoir du Vénérable permet de donner forme à ce qui n’en a pas. Elle correspond à l’union du Niveau et de la Perpendiculaire, attributs respectifs des deux Surveillants. L'Équerre du Vénérable fait donc la synthèse directrice de l’Atelier puisqu'elle allie la parfaite assise du Niveau à l’élévation normale de la Perpendiculaire, qualités assurant la stabilité de l’édifice que le Vénérable Maître a déléguées à ses deux Surveillants.

    L’horizontale égalitaire et la verticale hiérarchique se concilient dans l'Équerre qui décore le Maître de la Loge et qui matérialise ainsi la même estime que le Vénérable accorde à tous les ouvriers en raison du zèle égal que tous apportent au travail. Ses branches sont inégales, se référant à un secret de la maçonnerie opérative concernant la formation du triangle rectangle dont les côtés sont proportionnels aux nombres 3, 4 et 5. Ce rapport de proportion correspond aussi aux formes d’un carré et d’un rectangle plus ou moins allongé.

    La représentation la plus courante de l'Équerre présente deux côtés de longueurs isométriques. Mais si les branches de l'Équerre sont généralement d’égales longueurs, celles de l'Équerre du Vénérable sont, par contre, dans le rapport 3 à 4. Ce bijou représente un outil spécifiquement compagnonnique puisqu'il allie les nombres de ce grade par 3, 4 et 5. Les proportions de ses côtés sont celles du triangle de Pythagore.

    L'Équerre du Vénérable représente en effet le triangle de Pythagore dont les côtés sont trois et quatre et l’hypoténuse cinq. L’hypoténuse n’est pas matériellement représentée parce que, du fait de la mort de l’Architecte, le Temple n’est pas et ne sera jamais terminé.

    René Guénon précise que ce rapport de proportion était un symbole important chez les pythagoriciens et que ce triangle 3,4 et 5 est un symbole géométrique où la Providence est représentée par 3, la Volonté humaine par 4 et le Destin par 5, si on se réfère à la Tradition chinoise [5].

    L’équité dont l'Équerre est l’emblème, préside ainsi aux rapports des Maçons. Le Vénérable reste pour tous le véritable compagnon de travail, qui en assume la plus forte charge et qui se dévoue constamment pour la collectivité. Faut-il rappeler que le Maître d’œuvre était lui-même un Compagnon auquel ses subordonnés reconnaissaient le droit de direction sur le chantier, en considération de ses connaissances étendues ?

    Cette Équerre symbolise donc la justesse et l’équité dont un Maçon ne doit jamais se départir mais elle est également l’emblème du respect des lois et des règlements.

    Pour Jules Boucher, « C'est parce que le rôle du Vénérable est de créer de parfaits Maçons qu'il porte cet outil, signe de rectitude et instrument indispensable pour transformer la Pierre brute en pierre cubique, hexaèdre parfait ».

    Pour Jean-Marie Ragon de Bettignies [6], qui persiste dans le flou, « l'Équerre suspendue au cordon du Vénérable signifie que la volonté d’un chef de loge ne peut avoir qu’un sens, celui des statuts de l’Ordre, et qu’elle ne doit agir que d’une seule manière, celle du Bien ».

    Sur la poitrine du Vénérable, la branche la plus longue de l'Équerre se trouve du côté droit. Ainsi se trouve marquée la prépondérance de l’actif sur le passif.

    Le bijou des anciens Vénérables est assez semblable, mais l'Équerre du Passé Maître présente, en plus, suspendue entre les deux branches de l'Équerre, la démonstration du théorème de Pythagore avec un carré de 5 de côté surmonté de deux carrés de 3 et de 4 de côté. Ceci symbolise nettement la science maçonnique que doit posséder celui qui le porte.

     

    * L’Équerre et le Compas

     

    Avant d’aborder le deuxième sujet de cette planche, le Compas, je tiens à préciser que l’étude de l'Équerre m’apparaît comme un sujet difficile à traiter par les Apprentis et les Compagnons.

    Tous devraient cependant bien percevoir son sens de « rectitude » et savoir ce que cela implique au plan comportemental.

    Le Compas

    Qu’est-ce qu’un compas ?

    Le mot compas vient du latin vulgaire compassare qui signifie mesurer avec le pas. Le verbe compasser signifie prendre des mesures avec exactitude.

    Le besoin de mesurer, de quantifier, de définir les espaces, les surfaces et les points fut ressenti très tôt comme une nécessité. En tant qu'outil, le compas n'est apparu que tardivement. C’est en effet l’un des outils de tracé et instruments de géométrie parmi les plus anciens inventé par l’homme pour comparer, conserver et reporter, déterminer les mesures et proportions.

    Les architectes égyptiens ne semblaient pas le connaître en tant que tel car, pour les tracés géométriques, ils employaient un cordeau. Cependant, le compas semble être l'un des instruments les plus anciens que l'homme ait inventé lorsqu'il eut acquis la notion du cercle. L’invention de cet instrument de mesure est attribuée par les Anciens, à Talaüs, neveu de Dédale.

    Un compas se compose essentiellement de deux branches articulées et reliées par une vis. Lorsque cet instrument a deux pointes sèches, il sert à comparer des grandeurs, à reporter des longueurs, à mesurer des angles mais, muni d’une pointe traçante, il permet aussi de tracer des cercles, des angles, des arcs, des rosaces… En traçant des cercles avec un compas, on indique nettement le centre, la valeur des rayons, celle de chaque diamètre. Son ouverture peut varier selon la volonté de son utilisateur.

    Pour fonctionner, il convient de poser la pointe sèche du compas sur un support stable et solide. La mobilité d’une pointe n’est rendue possible que par l’immobilité de l’autre.

    Mais n’y a-t-il pas plusieurs sortes de compas ?

    Il existe en effet une grande variété de compas : outre les compas à branches droites appelés compas droits, les compas de réduction, les compas d’appareillage…

    Il existe aussi :

    • des compas d’épaisseur, qui sont des instruments à branches recourbées généralement en acier et destinés à évaluer l’épaisseur d’un objet. Les compas d’épaisseur de petite taille étaient par exemple utilisés par les potiers ;
    • des compas d’intérieur, qui ont un usage semblable au compas d’épaisseur ; ils permettent de mesurer ou de reporter la dimension d’un diamètre intérieur d’un objet ;
    • des compas à secteur sur l’une des branches desquels est fixé un quart de cercle qui coulisse à travers l'autre branche et qui permet de bloquer le compas dans une ouverture choisie.

    Sans oublier :

    • le maître-à-danser qui est un compas à longues branches croisées attachées ensemble par le milieu et qui sert à mesurer une épaisseur ou un diamètre intérieur et dont l’aspect fait penser aux bras et aux jambes d'un danseur ;
    • le compas à report qui est un compas de petite taille qui permet de faire des marques sur le cuir dans le but d’avoir une couture régulière,
    • ainsi que les compas de charpentier, de menuisier, de tonnelier, de charron ou de tailleur de pierre.

    Sur tout chantier, le compas est d’une grande utilité à qui sait le manier.

    N’oublions pas que le compas est un instrument qui a rendu possible la construction d’arcs de cercle, d’ellipses, de spirales, de labyrinthes ; qu’il permet de construire des figures qui servent de base aux systèmes de mesure du temps, comme modèles d’unité, comme modèles cosmogoniques et architecturaux.

    Il est aussi utile à qui veut construire des formes géométriques, à prendre et à reporter des mesures avec une très grande précision, à reporter des valeurs du plan à l’ouvrage, d’un lieu à l’autre de l’édifice qu’on bâtit, d’une figure géométrique à une autre figure géométrique.

    Le Compas est l'instrument de traçage par excellence. Il permet d'évoquer, dans la matière d’œuvre, les premières traces des formes à venir, et de dessiner les principes du travail futur. Il laisse dans la matière une légère empreinte à partir de laquelle s'effectuera le travail.

    Où trouve-t-on le Compas dans la Loge ?

    • Le compas est présent sur le Tableau de la Loge d’Apprentis, au centre, dans la partie supérieure où il est associé à l'Équerre.
    • On le trouve aussi sur l’autel des serments, posée sur le Volume de la Loi sacrée : il fait alors partie de ce que nous appelons les trois Grandes Lumières de la Franc-maçonnerie.
    • Le Compas est, de nos jours, le bijou du Grand Maître de l’obédience. Autrefois, il constituait un emblème d’une puissance considérable.

     

    Tentons à présent une approche du symbolisme du Compas.

    Approche du symbolisme du Compas

    Je commencerai par donner un avis personnel à propos du sens que j’attribue « spontanément » au Compas.

    Instrument mobile, le Compas représenterait pour moi la mesure et la rigueur dans la recherche et dans l'action, la recherche de l'exactitude qui doit désormais régler nos pensées et nos actions. Il symbolise donc l'acte réfléchi et contrôlé.

    Dès lors, il me semble que le Compas nous incite à agir avec mesure et prudence, à réfléchir avant d'agir. Plutôt que de l'utiliser symboliquement à tracer des limites autour de nous, ne conviendrait-il pas de songer davantage à son sens d’ouverture et de nous en servir pour élargir le champ de nos relations fraternelles ?

    Il me semble aussi que le Compas nous permet symboliquement d’évaluer la portée et les conséquences de nos actes !

    Mais qu’en pensent les auteurs francs-maçons ?

    Depuis l’époque lointaine des bâtisseurs de cathédrales, en plus de sa fonction première d’instrument de mesure, le Compas s’auréole dans l’univers maçonnique d’une valeur symbolique de première importance. Il le doit d’abord à la variabilité de son utilisation. A ce titre, il se révèle être d’une très grande souplesse et démontre des qualités infinies.

    Par analogie, il exprime symboliquement les multiples capacités de celui qui l’utilise. C’est pourquoi, faisant référence à ses différentes possibilités d’ouverture et de changement d’angle, le monde maçonnique en a fait l’instrument de la raison et, par extension logique, l’instrument de la Sagesse.

    En tant qu’outil utilisé dans l’art de bâtir des chefs d’œuvre élevés à la Gloire de l'Eternel, le Compas devint le symbole le plus important du fait de sa correspondance avec la création et le Créateur. Tout naturellement, il fut attribué à Dieu, l’architecte des architectes. Marc-Reymond Larose [7] définit le Compas comme outil de la création par excellence, du tracé, de la distribution des points dans l’espace, de la division rationnelle, des lignes par le rapport de mesures et par proportions. Il observe que c’est à ce titre que le compas figure dans les mains du Grand Architecte dans de nombreuses représentations médiévales. Le Moyen Age représentait en effet volontiers Dieu sous la forme d’un architecte tenant dans la main un Compas et dessinant le monde.

    La tradition fait du Compas le symbole du Grand Architecte lui-même. Il suffit pour s’en faire une idée de se remémorer la célèbre peinture de William Blake.

    * L’Équerre et le Compas

    Instrument « actif » par excellence, le Compas est le symbole du Verbe créateur. Instrument de la création, de la rigueur, le compas symbolise la justesse de l'Esprit, l'Esprit lui-même qui se manifeste, sous l'aspect de la géométrie. Il évoque ainsi la Sagesse qui mesure l’acte et toute pensée à leur juste valeur.

    Mais dans notre monde maçonnique, le Compas est un symbole qui présente aussi des aspects bien surprenants.

    En piquant l’une des branches de cet outil, il crée le point d’origine de la vie, celui de l’incarnation d’un nouvel homme en quête de perfection dont il circonscrit le destin terrestre en traçant le cercle. Mais le mouvement de cette quête peut être prolongé car, amorçant l’évolution en continu avec l’une ou l’autre branche, le cercle se transforme en une spirale dynamique projetée dans l’espace.

    Tout recommence toujours en un mouvement circulaire jusqu'à ce que l’architecte céleste daigne interrompre cette course incessante vers la Lumière.

    Puisqu'il permet le tracé d’une figure géométrique qui n’a ni commencement ni fin, le Compas peut évoquer l’éternité, les cycles du temps sans cesse renouvelés. Le Maître de la Loge se voit ainsi intégré à une longue chaîne, héritant d’un Atelier construit par ses prédécesseurs et préparant le travail de ses successeurs.

    En traçant des cercles, le compas tourne autour d'un axe et détermine des figures. Ce faisant, il détermine un espace qu'il enferme. Il devient ainsi le symbole de l'espace lui-même et de tous les aspects liés à l'espace comme par exemple le ciel. Par transposition, il devient le symbole de la puissance qui y réside. Il est aussi le symbole de la rigueur par l'aspect clos et simple de la figure ainsi tracée.

    Le Compas est aussi considéré comme l’emblème du savoir. Il est dès lors devenu l’image de la pensée dessinant les cercles du monde. Il est l’attribut des activités créatrices.

    Instrument qui permet à l'architecte de manifester sa pensée, le Compas est ainsi devenu le symbole de l'Esprit, de la transcendance, du pouvoir qui agit sur le monde, le symbole de la Connaissance, sa puissance et sa source.

    Selon Jules Boucher, « le Compas est l'image de la pensée dans les divers cercles qu'elle parcourt. Les écartements de ses branches et leurs rapprochements figurent les divers modes du raisonnement ». L’ouverture des branches du Compas est utilisée en Maçonnerie pour exprimer un état de Connaissance. Son degré d'ouverture est traditionnellement symbolique de l'étendue du pouvoir sur la matière et par-là de la domination plus ou moins grande que l'on peut y exercer. Il apprend au néophyte que l’on n’accède à la vérité que par étapes.

    Pour Oswald Wirth, le Compas est le symbole du Relatif. Qu’est-ce à dire ?

    Le Compas a des limites dans son utilisation : tant que l'écartement de ses branches est inférieur à 180°, il peut nous aider à tracer un très grand nombre de cercles. Arrivé à 180° d'écartement, le compas devient une ligne droite et n'a plus aucune possibilité effective.

    Ce n’est pas un hasard si c’est le compas qui trace la figure géométrique parfaite qu’est le cercle dont les civilisations les plus anciennes ont fait le symbole solaire par excellence.

    Si des écrivains comme Jean-Marie Ragon de Bettignies ou Oswald Wirth ont vu dans le Compas un symbole de l’esprit ou du raisonnement, les Maçons du 18ème siècle donnaient à cet instrument une valeur morale, en ce sens où il s’appliquait au comportement du Maçon envers les autres hommes et plus particulièrement envers ses Frères.

    Jean-Marie Ragon de Bettignies a dit du Compas « qu’une de ses branches étant fixée, elle forme un point central autour de laquelle l’autre branche peut, en variant son écartement, décrire des cercles sans nombre, symboles de nos Loges et de la Maçonnerie dont l’étendue peut être indéfinie ».

    Pour Edouard Plantagenet, c’est Oswald Wirth qui aurait formulé la définition du Compas la plus vivante et la plus juste : « Le Compas symbolise la mesure dans la recherche de la vérité. L'Absolu et le Relatif se trouvent donc représentés par l'action du Compas, qui, lui-même, offre par ses deux branches, la figure de la dualité et, par sa tête, la figure de l'union ».

    Très intéressante aussi est l’explication fournie par Amélie Gedalge [8] qui voit dans le cercle centré par le point l'emblème solaire par excellence, repris par l’Astrologie Traditionnelle. Le cercle centré par le point est la première figure qui peut être tracée à l'aide du compas. Cette figure combine le cercle (symbolisant l’infini) avec le point (symbole du début de toute manifestation).

    Le Compas évoque la Géométrie puis par glissement la Connaissance. Il ne s’agit pas ici d’un savoir exotérique, accessible au commun des mortels, mais au contraire d’une connaissance ésotérique, rendue possible par l’Initiation. Le Compas correspond à une connaissance sacrée ou à une connaissance du sacré.

    L’image du Compas, prise isolément, représente aussi la géométrie, l’astronomie, l’architecture, la géographie.

    En iconographie, le Compas est utilisé comme emblème de la prudence, de la justice, de la tempérance, de la véracité, toutes vertus fondées sur l’esprit de mesure.

    Le Compas, permettant de dessiner le cercle, symbole du ciel, va acquérir un caractère céleste, d’où son attribution au Grand Architecte de l’Univers.

    Par ses pointes, le Compas indique son emprise sur la matière, du moins tant que l'écartement de ses branches est inférieur à 180°. Mais la Franc-maçonnerie limite l’ouverture des branches à 90°, ce qui peut signifier que l’homme ne peut posséder une connaissance pleine et entière, que son esprit est naturellement prisonnier de la matière et qu’il ne peut s’en libérer totalement. Si l’homme est esprit, il est aussi fait de chair, symboliquement issue de la Terre. La nature humaine ne peut donc et ne doit s’éloigner de la réalité.

    Ouvert à 90°, comme l'Équerre, le Compas signifie l’être évolué qui est parvenu à trouver l’harmonie entre le réel et le spirituel. Entre le 0° de l’ignorance et le 180° de la Connaissance totale, de la Lumière divine, le Compas ouvert à 90° est le Milieu, le refus des extrêmes. Il représente alors la Sagesse.

    Le compas servant le plus souvent à tracer des cercles en partant d’un point précis, Irène Mainguy estime que le cercle représente le champ des connaissances humaines. Ce champ est virtuellement illimité car c’est l’univers entier. Mais il sera limité en réalité par les propres limitations individuelles de chacun.

    Le compas sert aussi à prendre toutes sortes de mesures dont celles des angles, ainsi qu’à reconnaître les proportions. Il symbolise aussi les diverses opérations logiques par lesquelles l’esprit humain coordonne ses connaissances et organise ses raisonnements logiques.

    Pour Irène Mainguy, le Compas est le symbole de ce qui est essentiellement mouvant. Il symbolise le dynamisme constructeur de la pensée, c’est-à-dire sa liberté créatrice, mais aussi la capacité d’invention, de conception et de réalisation de l’esprit.

    Outil d’une remarquable simplicité, le compas est un appareil de mesure, de tracé, de rapport de proportions. Il représente la capacité inventive autant que le génie de l’homme.

    Le compas peut être utilisé pour des opérations de mesure et de rapports de proportions qui confèreront ainsi à l’œuvre stabilité et beauté. Il passe aussi pour l’emblème le plus éminent de la vertu donnant la seule vraie mesure de la vie et de la conduite d’un Maçon.

    Irène Mainguy fait aussi un parallélisme entre le cadran circulaire de l’horloge qui donne la mesure du temps et le tracé de l’espace par le compas. Son rapprochement analogique surprenant conduit à une conception circulaire de la vie, cyclique, de la naissance à la mort.

    Le compas est lié à la figure géométrique qu’il a la capacité de tracer. Le cercle est la figure résultant de sa projection dans l’espace. En produisant le cercle, le compas conduit, sous une autre forme, à la notion de roue qui est facteur de développement des civilisations. Ce qui signifie qu’il n’y aurait pas de roue sans compas et donc que, sans échange, il n’y a pas d’ouverture sur l’univers.

    Quelles conclusions personnelles puis-je tirer du symbolisme du Compas ?

    Le compas symbolise donc le sens des proportions, des normes, le dynamisme constructeur et concepteur, la mesure des capacités, le sens des proportions, la recherche et la maîtrise du trait.

    Il me faut encore rappeler qu’au cours de la cérémonie d’Initiation, alors que le Récipiendaire s’apprête à prêter le serment d’usage, le Maître des Cérémonies dispose un compas, ouvert à 90°, en plaçant une des pointes sur le cœur du Postulant, l’autre pointe étant dirigée vers le haut, comme un appel à rechercher à s’élever vers ce qui est en haut, une aspiration vers un idéal qui se trouve dans un cercle illimité.

    J’ai ainsi évoqué l'Équerre et le Compas en les considérant comme deux symboles séparés, tel que l’un apparaît accroché au sautoir du Vénérable Maître, l’autre à celui du Grand Maître de l’Obédience.

    Mais sans doute cette planche ne serait-elle pas complète si je n’évoquais à présent le contexte dans lequel ces deux symboles se retrouvent réunis. Car dans la Maçonnerie moderne, le Compas est toujours associé à l'Équerre.

    Équerre et Compas réunis

    L’équerre et le compas sont des instruments pour l’homme libre. Ils sont les outils de la pensée qui se reconnaît le pouvoir de rendre compte de la réalité, de connaître ses lois et de la modifier pour améliorer la condition humaine. Ce sont des outils conçus par l’homme pour l’assister dans l’exercice d’un pouvoir qu’il se reconnaît sur le réel. Le symbolisme éclaire le sens de ces outils car il les présente comme les images de l’esprit qui les conçoit et les crée. L'Équerre et le Compas sont des symboles parce qu’ils réfractent dans la matière les formes de l’esprit.

    Plusieurs auteurs ont, au contraire, considéré que l'Équerre et le Compas ne sont pas des symboles et qu’ils n’acquièrent leur symbolisme que dans leur association ! Si l’on demeure satisfait des analogies qui peuvent être faites entre l'Équerre et la rectitude, le Compas et l’entendement ou la connaissance, alors ces auteurs ont raison. Mais n’est-ce pas un peu trop schématique ?

    Celui qui essaie de pénétrer le sens profond et vrai des outils, qui tente de l’intérioriser, qui s’applique à vivre avec ces instruments afin de transformer sa conduite, peut en faire de véritables symboles.

    Dans l’univers maçonnique, le Compas me semble aussi représenter symboliquement le degré d’avancement du Maçon. Il est l’un des outils majeurs de l’expression de celui qui cherche, qui est en quête de connaissance. A ce titre, il est souvent représenté en compagnie de l'Équerre, cet autre instrument de mesure et de création.

    De fait, l'Équerre est souvent associée au Compas dans les représentations concernant les trois premiers degrés. Mieux, je pense que l’on peut affirmer qu’Équerre et Compas sont intimement liés ! Il n’est qu’à lire les textes anciens pour s’en rendre compte. L'Équerre contrôle le travail du Maçon qui doit agir en tout avec rectitude et en s’inspirant de la plus scrupuleuse équité. Le Compas dirige cette activité en l’éclairant afin qu’elle trouve son application la plus judicieuse et la plus féconde.

    Pour vérifier que sa pierre est cubique, le Compagnon a besoin du Compas et de l'Équerre. Le premier lui servira à mesurer l’égalité des arêtes, le second à contrôler la rectitude des angles.

    Si le Compas est signifiant de l’esprit, l'Équerre va évoquer la réalité, le concret, la matière. Elle se rapproche en cela du carré pour le tracé duquel elle est nécessaire bien que le Maître sache aussi le tracer avec le Compas.

    Pour Raoul Berteaux, « ces deux instruments ne sont des symboles que s’ils sont associés. C’est alors qu’ils forment un modèle symbolique binaire ».

    « L’association d’un carré et d’un cercle ayant un centre commun constitue un modèle symbolique corrélatif. Par extension, tout groupement autour d’un centre commun de figures quadrangulaires et de figures circulaires constitue un modèle symbolique Équerre-Compas ».

    Si l'Équerre et le Compas font partie de l’instrumenta maçonnique en tant que filiation des outils des Francs-maçons opératifs, le modèle symbolique formé par l’association des deux instruments nous relie à de lointains ancêtres et constitue un modèle de caractère universel.

    Enfin, il me semble que la présence de l'Équerre sur le Volume de la Loi sacrée nous rappelle aussi la finalité – provisoire – de notre travail d'Apprentis : devenir des Pierres bien taillées. Elle nous incite tous à bien nous former, à être droits dans nos actions, de sorte que nous soyons aptes à participer à l'édification du Temple idéal dont nous devrions devenir les pierres parfaites.

    Examinons à présent les dispositions que présentent ces deux instruments lorsqu'ils sont assemblés au cours de l’Ouverture de nos Travaux de Loge.

    Disposition de l’Equerre et du Compas sur l’autel

    Lors de l’Ouverture des Travaux, le Vénérable s’arrête devant l’autel pour y disposer correctement les Trois Grandes Lumières de la Franc-maçonnerie. Il ouvre le Volume de la Loi Sacrée et y dépose l'Équerre et le Compas.

    * L’Équerre et le Compas

    Sur la Bible ouverte au Prologue de Saint Jean, l'Équerre et le Compas peuvent être placés de trois façons différentes mais le Compas est toujours ouvert à 45°. Ces dispositions évoquent un progrès moral ou une hiérarchie de valeurs. Elles constituent en quelque sorte des sigles distinctifs de chacun des trois degrés et procèdent de l’allégorie.

    Si nous considérons la Bible est couverte de l'Équerre et du Compas juxtaposés, nous sommes en présence d’un modèle symbolique universel. Dans ce modèle binaire, l'Équerre est associée à la partie matérielle du Cosmos, c’est-à-dire pour nous la Terre, tandis que le Compas est associé au cercle, aux Cieux, à l’esprit. L'Équerre est donc l’emblème de l’homme et le Compas celui du Grand Architecte de l’Univers.

    Au grade d’Apprenti

    Au grade d'Apprenti, nous constatons que l’Équerre couvre les deux branches du Compas. Il semblerait que ce soit pour indiquer qu'à ce grade on ne peut demander plus du Néophyte que SINCÉRITÉ et CONFIANCE, conséquences naturelles de la droiture et de la rectitude.

    Effectivement, on ne peut pas déjà demander à l’Apprenti la Sagesse qu’il n’a pas encore acquise. Sa probité et sa rectitude naturelles sont tout ce que les Maîtres attendent de lui, principalement le Second Surveillant. La matière prime sur l’Esprit.

    Par cette disposition, on signifie à l’Apprenti qu’il œuvre sur la matière. Son rôle consiste à dégrossir la Pierre brute avec les seuls outils dont il dispose, le Maillet et le Ciseau. Il ne sait pas ce que sera l’édifice car il n’a pas eu connaissance des plans.

    Au grade de Compagnon

    Au grade de Compagnon, nous constatons que l’Équerre est entrecroisée, entrelacée avec le Compas.  Il semble qu’une des branches du Compas couvre l’Équerre pour indiquer que l'Initié poursuit sa tâche avec SINCÉRITÉ et DISCERNEMENT.

    La Pierre brute s’efface pour laisser place à la Pierre cubique. Tous ses côtés sont isométriques, vérifiés par le Compas. Les angles sont droits, comme l’indique l'Équerre. L’esprit et la matière s’équilibrent.

    Le Compagnon a consulté les plans établis par les Maîtres et peut donc les exécuter. Cependant, il n’est pas encore prêt. Sa formation personnelle n’est pas achevée. Aussi doit-il continuer à tailler sa pierre afin de la rendre cubique pour qu’elle puisse s’intégrer à la construction.

    Au grade de Maître

    Au grade de Maître, l’Équerre se trouve sous le Compas car l'Initié poursuit sa tâche avec DISCERNEMENT et JUSTICE.

    Au troisième degré, le Maître travaille sur la Planche à tracer. Il n’est pas en contact direct avec la matière sauf pour la contrôler. Il utilise la Planche à Tracer pour établir des plans. Il évolue dans le monde des idées. Mais de par ses connaissances acquises, il est capable, sur le papier, de signifier ce que sera la matière. Le Maître ne rejette évidemment pas le matériel : il le domine, l’utilise à bon escient.

    Aux trois degrés

    Il faut encore remarquer que les pointes du Compas sont tournées vers le bas et que l'Équerre est toujours ouverte vers le haut. Cela signifie que le Maçon ne doit pas se comporter en pur esprit mais au contraire mettre en application ce qu’il découvre ou apprend. Demeurer dans le domaine purement spéculatif est un comportement stérile, sans réelle utilité. D'autre part, il ne doit pas rester prisonnier de la matière mais il doit s'efforcer de la dominer en s'élevant lui-même afin de vivre en harmonie avec le monde.

    Tel est, en synthèse, le sens moral de ces symboles, déjà proposé par Edouard Plantagenet et repris plus tard par Jean Ferré.

    Il faut cependant observer qu’au Rite Écossais Rectifié, l'Équerre et le Compas sont entrecroisés aux trois degrés, soulignant ainsi les limites de l’esprit (écrit avec un E minuscule) soumis à l’Esprit (écrit avec un E majuscule).

    Si l’on fait référence aux bâtisseurs, on pourrait dire que l’architecte avait deux combats à mener : l’un contre la pesanteur et l’autre contre l’obscurité. Il lui fallait parvenir à une légèreté, sans pour autant nuire à la robustesse de l’ensemble, qui puisse laisser pénétrer la lumière. Je ne parle pas ici que du seul éclairage évidemment ! Le maître d’œuvre avait pour ambition d’alléger sa construction par des ouvertures, dans une harmonie de vides et de pleins, afin de l’aérer, de la rendre lumineuse. Cette double exigence est figurée par l'Équerre et le Compas ; l'Équerre, outil de la matière, de la pesanteur alliée au Compas, instrument du ciel, de la Lumière.

    Mais quels sont les aspects métaphysiques de ces symboles ?

    Selon Jules Boucher, le Compas symbolise l'Esprit ; l’Équerre symbolise la Matière.

    Dès lors :

    • au premier degré, la Matière domine l'Esprit ;
    • au deuxième degré, ces deux forces s'équilibrent ;
    • au troisième degré, l'Esprit survole la Matière et la transcende.

    Seulement ouvert à 45°, le Compas indique que la domination de l'Esprit sur la Matière n'est que relative.

    Du point de vue symbolique on ne peut accorder une valeur plus grande à l’un des instruments par rapport à l’autre sans briser le symbole.

    L’image de l'Équerre et du Compas entrecroisés est compagnonnique. Toutes les institutions compagnonniques se représentent dans cette image. Elle allégorise le message essentiel de l’enseignement compagnonnique. L’esprit qui conçoit et la main qui fabrique se complètent et sont impuissants séparément. Il s’ensuit que le savoir-faire, l’idéal du Compagnon, est une réalité indissociable. Il est inconcevable, par conséquent, d’admettre la prééminence du savoir sur le faire ou bien du faire sur le savoir.

    Je voudrais encore évoquer succinctement la signification de la présence de ces deux Grandes Lumières de la Franc-maçonnerie lors de notre Initiation au moment de notre prestation de serment.

    L'Équerre et le Compas dans la prestation de serment

    Une fois les trois voyages accomplis,  nous avons dû prononcer notre serment et nos obligations avant de recevoir l’illumination de la Lumière. Nous avons été conduits à l’autel. Le rituel ancien nous a fait mettre le genou droit à terre et la jambe gauche en équerre, en signe de soumission, de respect à tout ce qui est équitable et juste. Dans notre main gauche nous avons tenu un Compas dont les pointes étaient appuyées sur la région du cœur mise à découvert, en signe de sincérité parfaite des sentiments exprimés.

    Pendant que nous prononcions notre serment, la paume de la main droite ne touchait pas directement la Bible mais était en contact avec l'Équerre, représentant la Terre, et le Compas représentant le Ciel.

    Selon Guy Boisdenghien, « ce modèle symbolique binaire marque la dimension initiatique de la prise de serment. Il dépasse la personne qui le prononce en ce sens que le divin et le cosmique sont solidairement présents et de surcroît garanties de l’engagement pris ».

     

    Enfin, pour terminer cette réflexion à propos de deux de ces Grandes Lumières de la Franc-maçonnerie j’évoquerai très partiellement le degré de maîtrise.

    Entre l’Equerre et le Compas

    Où trouver le Maître Maçon ?

    Aujourd'hui, conformément à la séculaire tradition initiatique de notre Ordre, le Maître a sa place entre l'Équerre et le Compas.

    Entre le Compas et l'Équerre, entre la terre et le ciel, entre le Créateur et la créature.

    Comment comprendre cette expression ?

    Ces deux Grandes Lumières restent emblématiques des deux mondes, celui d’en haut, invisible, universel et céleste, et celui d’en bas, la terre, où tout demeure limité, condamné par le temps, voué à disparaître. Chacun n’a de pouvoir que sur son domaine. Seul le Créateur, symbolisé par la Bible, possède le pouvoir d’agir dans tous les domaines.

    A la rigueur mathématique des analyses rationnelles et comparées doit succéder un esprit de coordination affranchi de tout parti pris, un esprit de synthèse qui laisse, entre la sécheresse du fait et l’objectivité du raisonnement, une petite place pour l’hypothèse, pour l’idéal, pour la création, pour l’œuvre du Maître.

     

    R:. F:. A. B.

     

    [1] Cahier de l’Herne - La Franc-maçonnerie : documents fondateurs, 1992 - p. 257.

    [2] Berger Jean-Pierre - Les Manuscrits Dumfries N° 4.

    [3] Wolson Thomas - Le Maçon démasqué - 1751, Toulouse, Editions du Snes, 2000 - p. 35

    [4] Le Flambeau du maçon, catéchisme des trois premiers grades, Bordeaux, 1771 - p. 60

    [5] René Guénon - La Grande Triade - Editions Gallimard, 1957 - pp. 133 et 179

    [6] Jean-Marie Ragon de Bettignies (1781 - 1862) fut initié à la Franc-maçonnerie en 1804 à Bruges. Il fut membre du Grand Orient de France et du Rite de Memphis Misraïm. Considéré par ses contemporains comme le Franc-maçon le plus instruit du 19e siècle. Il est l'auteur de nombreux ouvrages maçonniques qui eurent une influence considérable.

    [7] Larose Marc-Reymond - Le plan secret d’Hiram, fondements opératifs et perspectives spéculatives du tableau de loge, Editions La Nef de Salomon, p. 68

    [8] D’Amélie Gedalge, les historiens de la Franc-maçonnerie ne connaissent le plus souvent que son nom qu’ils associent assez confusément au début du Droit Humain et à la Société Théosophique tout en sachant qu’elle a aussi publié deux manuels sur la symbolique maçonnique.

     

    Bibliographie

    Baudouin Bernard - Dictionnaire de la Franc-maçonnerie

    Editions De Vecchi, Paris, 1995 - Pages 45, 46, 62, 63

     

    Béresniak DanielRites et Symboles de la Franc-maçonnerie

    Tome 1 : « Les Loges Bleues »  - Editions Detrad, Paris, 1997

    Pages 99,100 à 104, 118, 126, 141, 144, 146, 156, 157,187, 193

     

    Berteaux RaoulLa symbolique au grade d’Apprenti

    Editions Edimaf, Paris, 1986 - Pages 22 à 24

     

    Berteaux RaoulLa symbolique au grade de Compagnon

    Editions Edimaf, Paris, 1986 - Pages 58 à 60

     

    Boisdenghien Guy - La vocation initiatique de la Franc-maçonnerie

    Sentiers de la Tradition - Editions L’Etoile, Bruxelles, 1999

    Pages 59, 88, 89, 102, 128, 155, 191, 206

     

    Boucher Jules - La symbolique maçonnique

    Editions Dervy, Paris, 1995 - Pages 1, 3, 5, 23, 183, 322

     

    Ferré Jean - Dictionnaire symbolique et pratique de la Franc-maçonnerie

    Editions Dervy, Paris, 1994 - Pages 80, 81, 114, 115

     

    Ferré Jean - Dictionnaire des symboles maçonniques

    Editions du Rocher, Monaco, 1997 - Pages 252 à 275

     

    Gedalge Amélie, Andrée - Manuel interprétatif de symbolisme maçonnique, 2e degré symbolique, grade de Compagnon

    Editions Bélisane, Monaco

     

    Guigue Christian - La formation maçonnique

    Editions Guigue, Mons-en-Baroeul, 1996 - Pages 100, 153, 154

     

    Guigue Christian - La formation maçonnique

    Editions Guigue, Mons-en-Baroeul, 2003

     

    Mainguy Irène - La symbolique maçonnique du troisième millénaire

    Editions Dervy, Paris, 2006 - Pages 66, 155, 156, 340 à 346,

     

    Plantagenet Edouard E. - Causeries initiatiques pour le travail en Loge d’Apprentis

    Editions Dervy, Paris, 1994 - Pages 106,107

     

    Plantagenet Edouard E. - Causeries initiatiques pour le travail en chambre de Compagnons

    Editions Dervy, Paris, 1994 - Page 129

     

    Plantagenet Edouard E. - Causeries initiatiques pour le travail en chambre du Milieu

    Editions Dervy, Paris, 1994  - Pages 48 à 54

     

    Pozarnik Alain - A la Lumière de l’Acacia - Du profane à la maîtrise

    Editions Dervy, Paris, 1995 - Pages  225 à 253

     

    Spaeth Marcel - Le Tracé du Compagnon

    Editions A.V.S., Paris, 1991 - Pages 22, 33, 34

     

    Spaeth Marcel - Considérations sur la maîtrise

    Editions Detrad, Paris, 1997 - Pages 68, 69, 70

     

    Wirth Oswald - La Franc-maçonnerie rendue intelligible à ses adeptes

    1ère partie : « L’Apprenti » - Editions Dervy, Paris, 1994 - Pages 144 et 203

     

    Wirth Oswald - La Franc-maçonnerie rendue intelligible à ses adeptes

    2ème partie : « Le Compagnon » - Editions Dervy, Paris, 1994 - Pages 52, 124, 131, 132

     

    Wirth Oswald - La Franc-maçonnerie rendue intelligible à ses adeptes

    3ème partie : « Le Maître » - Editions Dervy, Paris, 1994 - Pages 69, 96 et 170

     

    Pour aller plus loin encore :

    Delaporte Jean - Le Grand Architecte de l’Univers

    La Maison de Vie, Fuveau, 2001

     

    Michaud Didier - L’Equerre et le chemin de rectitude

    La Maison de Vie, Fuveau, 2002


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