• * Les signes de l'Apprenti

    Introduction

    Dans les ordres religieux, il existe une règle comme instrument de la construction du moi intérieur et spirituel, une règle de vie qui indique l'esprit qui doit régner au sein de la communauté mais qui régit également l'organisation pratique. De même, en Franc-maçonnerie, nous avons besoin d’ordre, de respect, de moralité au sens de liberté et de réflexion, au sens de questionnement.

    Au cours de la cérémonie d’Initiation, après avoir été revêtu de ses décors, l’Apprenti reçoit sa première instruction : mot de passe, mot sacré, signes, mots et attouchement. Il devra suivre cette règle sans jamais y déroger. Puisqu'il vient de prêter serment, il devra désormais accepter de se plier aux us et coutumes de la Franc-maçonnerie.

    Au cours de cette communication des arcanes du grade, le Vénérable Maître instruit notamment le Néophyte en lui expliquant comment se fait la mise à l’Ordre, le Signe d’Ordre ainsi que le Signe de Fidélité. L’analyse de l’exécution de ces signes et des tentatives d’interprétation font l’objet de cette planche.

    Le Signe d’Ordre

    Dans les anciens catéchismes, le Signe d’Ordre est appelé « signe guttural » bien que ce dernier terme ne soit pas à proprement parlé le mieux adapté si l’on se réfère à son étymologie.

    L’expression « Signe guttural » est encore utilisée dans certaines Loges françaises qui pratiquent le Rite Écossais Ancien et Accepté. Il est dit « pectoral » dans certaines Loges françaises pratiquant le Rite Français ou le Rite Écossais Rectifié.

    Le Signe d’Ordre tient une place essentielle dans la gestuelle du rite, notamment par le lieu où il s’effectue et qui correspond à un point de chakra ; ensuite, parce qu’il est un outil de la discipline ou maîtrise sur le corps et qu’il possède la vertu d’élever l’esprit en ordonnant le corps. Selon Christian Guigue, « c’est à partir de ce contrôle total opéré sur soi que le Maçon peut se laisser guider vers la réalité symbolique et qu’il peut appréhender l’essence initiatique du rite en travaillant à « ouvrir » l’intelligence du Cœur ».

    Exécution

    Le Signe d’Ordre se fait en retirant d’un geste rapide la main de la gorge et en abaissant le bras droit jusqu'à ce qu’il pende le long du corps, comme le bras gauche.

    Le Signe d’Ordre se fait uniquement debout, les pieds en équerre, lors d’une prise de parole ou lors du déroulement du rituel, jamais en position assise. Tout Frère sur les Colonnes, tout Frère siégeant à l’Orient, y compris l’Orateur ou le Secrétaire, doit donc se lever pour exécuter ce signe après toute communication ou toute intervention.

    Le Signe d’Ordre touche un centre subtil de l’être. Comme le précise le rituel de l’Initiation au premier degré du Rite moderne belge,  « il se fait par Équerré, Niveau et Perpendiculaire » indiquant la voie de réalisation et de rectitude à suivre. La répétition de ce signe rituel devrait logiquement imprégner progressivement le physique et le mental du Maçon assidu.

    Bien accompli, le Signe d’Ordre favorise en effet l’éveil de la conscience et favorise la concentration nécessaire à tout travail d’ordre intérieur. On peut mesurer l’efficacité du geste et du rite à l’attention qui lui est donnée dans son accomplissement, autant que par l’excellence de sa bonne exécution.

    Interprétations

    Le Signe de l’Apprenti se fait par horizontale et verticale afin de lui rappeler à chaque fois que son voyage est initiatique.

    Le Signe d’Ordre reproduit également trois symboles: l’Équerre avec la main droite, le Niveau avec le bras droit, la PerpendiculaireFil à plomb avec le bras gauche vertical.

    Observons que le trinaire Équerre – Niveau – Perpendiculaire rendu vivant par la mise à l’Ordre est une incarnation de ces trois symboles majeurs. Quand nous nous mettons à l’Ordre, l’image mentale de ceux-ci apparaît aussitôt à notre conscience, preuve que cette incarnation pénètre le moi, à condition toutefois de la laisser y pénétrer !

    Par ce signe, l’Apprenti peut ainsi apprendre qu’il devra toujours être d’équerre, se comporter avec franchise, fraternité et fidélité, qu’il doit être un être loyal, respectueux de son serment, tolérant envers les autres et rigoureux envers lui-même.

    Le symbolisme du Signe d’Ordre le plus fréquent est singulièrement ésotérique. Hormis le fait qu’il serve de signe de reconnaissance entre Maçons, le Signe d’Ordre possède plusieurs décryptages. Le premier, aujourd’hui désuet, voudrait que la main glissant sur la gorge signifie « J’aimerais mieux avoir la gorge tranchée plutôt que de révéler les secrets qui m’ont été confiés». Il rappellerait de manière continuelle le châtiment contenu dans le serment prêté.

    Ce Signe d’Ordre ramène l’Apprenti au serment qu’il vient de prêter : s’il trahit son serment, s’il révèle les secrets, les signes, les mots, l’attouchement, c’est la mort fatale qui l’attend, la gorge tranchée. La gorge tranchée marque bien entendu une autre signification que les mots eux-mêmes : « la gorge tranchée, précise Claude Darche, c’est la mort du Verbe, la Parole où s’inscrit l’homme ».

    Ce signe sépare la tête du reste du corps, l’intellect de l’affectif. La main est posée sur la gorge soulignant cette fonction vitale de canal du souffle dans l'inspir et dans l'expir, mais aussi le siège d’expression de la parole. Ce signe d’équerre placé sous la gorge en appelle en effet à la parole qu’il ne pourra pas prendre durant le temps de son apprentissage. Par ce signe d’Ordre, l’Apprenti est mis en garde contre le mauvais usage de la parole et est invité à un silence probatoire car c’est dans le silence, par l’écoute et la méditation qu’il pourra régénérer et affermir progressivement sa parole en expression de vérité.

    Si ce signe est bien celui de l’Apprenti, il est aussi le signe pratiqué par les Compagnons et les Maîtres lorsque la Loge travaille au Premier degré. Tous les Maçons présents font le même signe pour l’Ouverture et la Fermeture des Travaux. Ils le font également et restent à l’ordre tout le temps de leur prise de parole éventuelle. Ainsi, le flux verbal ne se déverse qu’avec parcimonie.

    En Loge, on ne prend en effet pas la parole de la même façon que dans le monde profane. Le Maçon réfléchit, cherche les termes justes, essaie d’enrichir la réflexion, de soulever des questions. Il ne se lance pas sans avoir mûrement réfléchi. C’est ainsi que les Maçons peuvent prendre la parole avec sérénité, dans l’harmonie et l’écoute de l’autre. Chacun apprend ainsi à respecter les différences, à s’ouvrir à des idées, à des opinions radicalement différentes des siennes, mais aussi vraies et authentiques.

    Remarquons ensuite que le contact de la main sur la gorge est un geste naturel, instinctif. On porte une main, voir les deux à la base du cou lorsqu'on éprouve une vive émotion, un choc moral. Il est regrettable que l’on ne fasse presque jamais attention aux gestes naturels car ils affichent des significations ésotériques de valeur.

    La région gutturale correspond au moi de l’homme, au moi expressif de la phonation, donc de la parole, moi situé un peu au-dessus du moi psychique qui, par l’entremise du cerveau, génère les gestes du corps.

    Il faut savoir aussi que la partie supérieure de la poitrine est le siège des glandes thyroïdes, appelées ainsi parce qu’elles sont en forme de bouclier. L’influence de ces glandes endocrines sur la physiologie et le psychisme est considérable. On n’ignore pas que le débit de leurs sécrétions possède une action sur le caractère des individus. Ainsi, l’hyperthyroïdie se traduit souvent par un tempérament excessif, emporté, colérique, et l’hypothyroïdie par un tempérament opposé à celui-ci.

    Un nouvel aspect du symbolisme de la mise à l’Ordre se déduit par conséquent de ces deux dernières lectures du geste maçonnique. Bouclier adjoint ou bouclier thyroïdien, la main sur la gorge a pour fonction, en Tenue, de maîtriser le caractère imparfait des Frères, de protéger les Travaux en Loge contre des « sécrétions » de métaux par le moi, de maintenir dans le temple un égrégore fraternel.

    Les signes maçonniques faits avec les bras et les mains se réfèrent à des points-repères du corps humain. Il est plus facile de comprendre la portée de tels signes en évoquant les chakra de la tradition hindoue.

    Textuellement chakra signifie roue. Il s’agit de centres d’énergie distribués le long de la colonne vertébrale. La kundalini, figurée  par deux serpents lovés au niveau de la vertèbre inférieure peut être éveillée par un exercice spirituel approprié ; elle s’élève alors au niveau des chakra qui sont figurés par des roues ayant chacune un certain nombre de rayons ou bien par des fleurs de lotus ayant chacune un certain nombre de pétales. Les cinq chakra principaux ont respectivement quatre, six, huit, douze et vingt rayons ou pétales. Cette distribution comporte des variantes.

    Raoul Berteaux précise que la mise à l’Ordre au degré d’Apprenti correspond au chakra situé au niveau de la gorge. C’est un signe statique. Par contre, la marche en trois pas de l’Apprenti est un exemple de la mise en œuvre d’une dynamique de la symbolique gestuelle.

    Le signe d’Ordre est comme un mundra indien, il favorise le silence intérieur, la concentration, l’accueil des mots qui vont être dits. Il incite à une soudaine mise en respect devant les valeurs essentielles de vie. Il nous rappelle à l’ordre !

    Le Maçon est en Loge pour travailler, progresser, apprendre, découvrir, questionner et se questionner. Il est également là pour combattre ses passions et donner le meilleur de lui-même.

    Le Maçon est un homme de courage qui construit sans trêve et sans relâche le monde d'aujourd’hui, tout en construisant le monde de demain sans négliger les leçons du passé. Le signe d’ordre est la marque concrète, la manifestation tangible et extérieure de ce qui se passe à l’intérieur. Extérieur et intérieur doivent être en parfaite correspondance, au fil du temps et de l’imprégnation des symboles.

    Quand l’être s’apercevra, un jour ou l’autre dans sa vie, que extérieur et intérieur se parlent et se répondent, alors le signe d’Ordre deviendra l’esprit du Maçon. Il sera ce que le Maçon vit en son être intérieur et dans sa conscience.

    La mise à l’Ordre

    Exécution

    La manière de se mettre à l’ordre consiste d’abord à porter la main droite à la hauteur de la gorge avec appui possible sur celle-ci, les quatre doigts joints en équerre par rapport au pouce, le bras droit  à l’horizontale, le bras gauche pendant le long du corps.

    Interprétation

    Cette gestuelle rappelle les trois symboles fondamentaux : l'Équerre (par la forme de la main droite portée à la gorge), le Niveau (par la position horizontale du bras droit) et la Perpendiculaire (par la position du bras gauche le long du corps).

    La mise à l’Ordre est statique par rapport à l’exécution du Signe d’Ordre qui est un mouvement, donc dynamique.

    Un geste comme celui de la mise à l’ordre n’est pas subordonné à la production d’un résultat extérieur et matériel. Son objectif est de « faire signe » : « je suis à l’ordre » d’abord extérieurement, puis progressivement intérieurement.

    Après l’évocation du signe, nous pouvons nous interroger sur la notion d’ordre.

    Ordre se traduit en grec par kosmos. La cosmologie est la science des lois de l’univers. Si on admet que le microcosme est le reflet du macrocosme, la vie intérieure de chacun est une partie intégrante de l’univers. Dès lors tout Maçon qui se met consciemment à l’ordre, en vivant sincèrement son Initiation, s’intègre peu à peu au cosmos en s’unissant à lui, dans l’intimité de son unité absolue.

    Dans le rituel maçonnique, aucun des gestes effectués n’est anodin. Tous engagent l’être sur tous les plans. Ainsi, un Apprenti peut être rappelé à son devoir par l’expression « A l’ordre, mon Frère ! » prononcée par le Vénérable Maître ou son Surveillant. Cette parole réactualise le sens de sa démarche volontaire dans un lieu « à part ».

    Le rite est un symbole agi. Ce symbole lui-même est la fixation d’un geste rituel, ce qui amène à penser que le rite est du même ordre que le geste, qui contribue à établir une alliance avec le domaine spirituel. Tout geste est signe en Franc-maçonnerie. Les gestes rituels ont trois vertus : ils ordonnent le corps, assurent le pouvoir de l’esprit et relient à l’universel. Ils unifient le corps, l’âme et l’esprit.

    Il nous reste à présent à envisager un dernier signe, le signe de fidélité.

    Le Signe de Fidélité

    Rappelons que tous nos déplacements en Loge s’effectuent au Signe de Fidélité, sous la conduite du Frère Maître des Cérémonies. Nous nous mettons au Signe de Fidélité pour entrer dans la Loge. Nous abandonnons ce signe une fois sortis du temple.

    Exécution

    Le bras gauche restant le long du corps, le Signe de Fidélité se fait en plaçant la main droite sur le cœur, le pouce aligné sur les quatre autres doigts.

    Tentative d’interprétation

    La main étant placée sur le cœur, le Signe de Fidélité réunit deux grands symboles corporels : la main qui trace le plan et construit le temple. La main qui donne est prolongement de l’esprit et du cœur. Le cœur, centre symbolique de l’âme et de l’amour, est le symbole par excellence, la coupe de vie et du temps humain. Il est l’horloge universelle. Ses battements rappellent les battements de l’enclume du grand forgeron mythique : Tubalcaïn, celui qui sort les cœurs, rouges du feu, de l’athanor cosmique.

    Pour conclure, du moins provisoirement

    Hormis le fait qu’il serve de signe de reconnaissance entre Maçons, le Signe d’Ordre nous rappelle à chaque fois que notre voyage est initiatique. S’il est bien accompli, ce signe favorise l’éveil de notre conscience, favorise la concentration nécessaire à tout travail d’ordre intérieur. Il favorise l’accueil des mots qui vont être dits. Intégrant trois de nos symboles fondamentaux, Équerre, Niveau et Perpendiculaire, il nous incite à une mise en respect devant les valeurs essentielles de vie. Il nous rappelle que nous sommes en Loge pour travailler, progresser, apprendre, découvrir, questionner et nous questionner. Il est également là pour combattre nos passions et donner le meilleur de nous-même. Qu’il en soit ainsi !

     

    R:. F:.  A. B.

     

    Bibliographie

    Alban Gilbert - Guide de l’Apprenti

    Manuel pratique du Second Surveillant

    Editions Detrad, 1998

     

    Behaeghel Julien - L’Apprenti Franc-maçon et le monde des symboles

    La Maison de Vie, Fuveau, 2000

     

    Berteaux Raoul - La symbolique au grade d’Apprenti

    Editions Edimaf, Paris, 1986

     

    Darche Claude - Vade-mecum de l’Apprenti

    Editions Dervy,  Paris, 2006

     

    Guigue Christian - La formation maçonnique

    Editions Guigue, Mons-en-Barroeul, 1995

     

    Mainguy Irène - La Symbolique maçonnique du troisième millénaire

    Editions Dervy,  Paris, 2001


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