• * Les aspects alchimiques du Cabinet de Réflexion

    Introduction

    C’est lors de mon second séjour dans le Cabinet de Réflexion que mon regard a eu l’occasion, comme chacun d’entre nous, de faire le tour rapide de tous les objets, de tous les dessins et des sentences qui décoraient ce local exigu. Pourquoi étais-je là ? Qu’est-ce que tout cela signifiait ? Par où commencer ? Il y avait déjà tant de sujets à méditer, tant d’objets et de représentations qui pouvaient susciter ma réflexion ! L’éclairage n’y étant fourni que par un flambeau : les difficultés commençaient ! Mais je savais que rien ne serait facile en Franc-maçonnerie !

    Aujourd'hui je ne me souviens plus de l’ordre dans lequel j’ai tenté de prendre ces différents objets en considération car j’étais bien plus préoccupé par le travail rédactionnel de mon Testament philosophique !

    Quelques mois après mon Initiation, j’ai consacré une planche à l’Épreuve de la Terre avec mes connaissances encore limitées sur le sujet. Ce n’est que seize ans plus tard que je me suis replongé dans la complexité de l’Épreuve de la Terre. Ainsi, dans la présente planche, j’ai tenté d’aborder les aspects alchimiques du Cabinet de Réflexion sur lesquels j’ai pris le temps de m’informer.

     

    * Les aspects alchimiques  du Cabinet de Réflexion

    Le Cabinet de Réflexion

    Assez souvent, lorsque la configuration des locaux le rend possible, le Cabinet de Réflexion est installé dans le sous-sol de la Loge. Pour m’y rendre, je me souviens avoir dû descendre dans ce lieu très obscur et pas propre du tout ! C’est la première image qui, sans doute, m’a marqué : m’y retrouver seul, face à moi-même, un peu comme dans une caverne, sans savoir quel en serait le mode de sortie !

    Le processus d’initiation maçonnique commence en effet par un retour au sein des origines, archaïquement au sein de la terre. Le Cabinet de Réflexion est analogue à un oratoire d’alchimiste, une sorte de réduit, théoriquement peint intérieurement en noir. Chacun des objets qui y figurent fait partie d’un symbolisme global et traditionnel en rapport à la relativité du temps, aux notions de conscience de vie et de mort, ainsi qu’aux états de la matière.

    Sur la table, normalement sont placés un crâne humain et un sablier, du pain, une cruche d’eau, une coupe contenant du sel et une autre, contenant du soufre. Celles-ci ne sont parfois que dessinées !

    Idéalement, le Soufre, le Mercure et le Sel devraient être disposés, conformément au rituel, dans trois coupelles. Ce sont les trois Principes symboliquement à la base du processus alchimique dont il sera essentiellement question dans cette planche.

    Sur un tableau noir, un coq, une faux… Au mur, quelques sentences. Elles auraient pu me donner froid dans le dos si je n’avais pas été sincère ! De même que l’inscription «V.I.T.R.I.O.L.» ainsi que des dessins symboliques dont un coq surmontant une banderole portant les mots « Vigilance et Persévérance ».

    * Les aspects alchimiques  du Cabinet de Réflexion

    Cette cellule étroite m’est apparue comme un lieu d’une transition, d’un passage et d’une préparation.

    Candidat à l’Initiation, j’y éprouvais la sensation d’être comme arraché à ma quotidienneté familière. J’étais surpris par la présence et la disposition de choses qui m’étaient connues et que je pouvais nommer sans difficulté.

    J’étais surpris, non pas parce que ces choses étaient mystérieuses, mais parce que leur disposition et leur association se présentaient à mes yeux comme les éléments d’un rébus dont la lecture pouvait sans doute me révéler des vérités essentielles. Je me sentais donc invité à faire un retour sur moi-même, à m’interroger sur les finalités et le sens de la vie.

    Mon regard s’est posé une nouvelle fois sur les lettres «V.I.T.R.I.O.L.». Chacune étant séparée par un point, je savais qu’il s’agissait de l’abréviation d’une expression latine relative à une formule alchimique. Il est donc question d’alchimie. Celle-ci avait pour objet la transformation de la matière, la transformation du vil métal, le plomb, en or par l’action de la Pierre philosophale.

     

    Les aspects alchimiques du Cabinet de Réflexion

    L’alchimie est un domaine que j’avais jusqu'alors considéré avec une réelle méfiance, sans doute à cause de mes préjugés ! Que puis-je en penser aujourd'hui ?

    V.I.T.R.I.O.L. et l’alchimie dans la tradition maçonnique

    L’ensemble des lettres « V.I.T.R.I.O.L. », peint au mur du Cabinet de Réflexion, forme un mot ancien datant des alchimistes et se rapportant à l’acide sulfurique, l’ « huile de vitriol ». C’est l’un des liquides les plus corrosifs qui soient et peu de choses lui résistent, dont notre pauvre chair.

    Malheureusement pour moi, qui ne m’étais encore jamais intéressé à ce sujet auparavant, j’aurais pu savoir que, pour les alchimistes, la transformation de la matière s’accompagnait de leur propre transformation : ils se transformaient en transformant.

    Il reste de nos jours quelques alchimistes « opératifs » qui, inlassablement, cherchent encore et encore l’introuvable Pierre philosophale. Mais il y a surtout ceux, bien plus nombreux, qui cherchent à transformer leur propre nature, le plomb pesant de leur matérialité, en l’or pur de la spiritualité et de la connaissance, autre forme de la quête d’un inaccessible absolu.

    Parvenu à ce stade, j’aurais pu, par une intuition fulgurante, avoir une vision synthétique de la Franc-maçonnerie moderne. Les anciens constructeurs se construisaient eux-mêmes en construisant. Leurs héritiers spirituels que veulent être les Francs-maçons d'aujourd'hui abandonnant l’aspect opératif du métier, en ont conservé l’aspect spéculatif, la construction de l’homme.

    Ces lettres qui forment « V.I.T.R.I.O.L. » évoquent une formule alchimique exprimée en mauvais latin : « Visita Interiora Terrae, Rectificando Invenies occultam lapidem ».

    Cette formule signifie : « Visite l’intérieur de la Terre, en rectifiant tu trouveras la pierre cachée ». Mais parfois deux lettres y sont ajoutées : U.M. L’ensemble devient alors « V.I.T.R.I.O.L.U.M. ». Elles signifient « Veram Medicinam », « médecine de vérité » ou « vraie médecine ». Ce qui complète heureusement le sens de l’expression. En effet, il ne s’agit pas de lire la formule mais de la déchiffrer au sens propre, de la décoder, de l’interpréter. Essayons brièvement.

    L’injonction « visite » doit être comprise dans le sens d’examiner, d’explorer pour trouver quelque chose et ce, à plusieurs reprises.

    « L’intérieur de la terre », c’est en réalité l’intérieur de nous-mêmes que l’on nous enjoint d’explorer.

    « En rectifiant », nous rendons droit quelque chose qui ne l’était pas, c’est-à-dire, par extension, rendre exact, correct. Nous sommes invités à nous rectifier, à nous corriger nous-mêmes. 

    Le verbe latin « invenire » – trouver – peut également être traduit par « inventer ». L’inventeur ne trouve pas par hasard mais en dégageant, à force de travail, quelque chose qui préexistait d’une façon non évidente.

    Quant à « la pierre cachée », elle désigne quelque chose de précieux, qui est caché ou occulté, au plus profond de notre être. On dit parfois que c’est la Pierre cachée des Sages, ou celle des philosophes comme se nommaient eux-mêmes autrefois les alchimistes !

    Ceci achève de nous éclairer : c’est bien la fameuse Pierre philosophale que nous devons trouver, celle qui permettra de réaliser notre propre transformation.

    Peu versé en alchimie, enfermé entre ces quatre murs et trouvant le temps long, je ne me doutais pas du tout de ce qui se cachait derrière ces lettres formant l’ensemble « V.I.T.R.I.O.L. ». Je pensais bien que ce ne serait que plus tard que je pourrais en découvrir le sens.

    En réfléchissant sur cette méthode alchimique, ce n’est qu’une quinzaine d’années plus tard que j’ai compris qu’elle me permettrait d’éradiquer quelques-uns de mes défauts et que je devrais les transmuer en qualités correspondantes. De même, ce sont les métaux que nous laissons à la porte du temple qu’il s’agit de transformer de matière vile en métal noble et inaltérable. Nous avons en nous ce qui est nécessaire à cela, à condition de rectifier ce que nous trouverons en descendant en nous. Car nous avons en nous de quoi guérir nos maux de conscience ou psychiques ; c’est ce que signifie l’expression « veram mediciam », « médecine de vérité ».

    Depuis cette expérience vécue au sein du Cabinet de Réflexion que l’on nomme « Épreuve de la terre », j’ai eu l’occasion de me pencher sur les propos de quelques auteurs. Tous précisent que ce sigle « V.I.T.R.I.O.L. » était la devise des anciens Rose-Croix. Voici ce qu’en disent ceux qui ont largement développé cette question.

    Selon Robert Ambelain, auteur de la Symbolique des outils dans l’Art Royal, les Rose-Croix auraient pénétré sciemment les loges maçonniques aux 17ème et 18ème siècles et y auraient introduit l’hermétisme et l’alchimie.

    « Cette formule invite à approcher la pensée alchimiste. L’alchimie irrigue la tradition maçonnique et son approche permet de se libérer de certaines idées reçues qui gênent la pensée. L’alchimie a aussi été regardée comme un ensemble de techniques artisanales pré-chimiques ayant pour objet la composition des teintures, la fabrication synthétique des gemmes et des métaux précieux ».

    Au siècle dernier, Marcelin Berthelot, qui fut le premier à entreprendre la publication et la traduction de collections manuscrites, ne voyait dans les opérations alchimiques que des expériences de chimie dont la finalité était la recherche de la synthèse de l’or.

    « Les alchimistes ont eu l’intuition de l’unité de la matière ». « En explorant la matière, la science, aux 18ème et 19ème siècles, est arrivée à une opinion opposée. Les molécules qui identifient un corps sont composées de corps simples, indivisibles : les atomes. Les physiciens du 20ème siècle ont décomposé ce corps simple et vérifié ainsi la théorie alchimique traditionnelle de l’unité de la matière ».

    La littérature alchimique, fort ancienne, remonte à une époque où la pensée n’était pas libre. La vérité était perçue comme analogue à une chose déjà dite clairement (la « révélation ») et dont l’explication et la transmission étaient le monopole d’une caste de clercs.

    Seule la hiérarchie cléricale était autorisée à produire du sens, à dire ce qui est vrai, bien et beau et elle disposait d’un « bras séculier » pour châtier les déviants. Toute idée neuve était donc considérée comme subversive parce qu’elle était neuve et non conforme au déjà dit.

    Dans une société libre, la parole est libre et chacun s’exprime clairement. Dans une société totalitaire, il faut habiller ses idées de manière à ne pas provoquer de suspicion du censeur, créer un langage à double sens pour avoir de quoi se défendre si le censeur perçoit des propos susceptibles de déranger les certitudes obligatoires.

    La littérature alchimique est donc à décrypter dans le contexte d’une orthodoxie obligatoire. L’alchimie, déjà tenue en grande suspicion chez les chrétiens comme chez les musulmans, était quand même un refuge pour les penseurs libres. Elle procurait des métaphores et des légendes propres à voiler, et en même temps à montrer ce que l’Initié doit lire.

    Ceci étant, Daniel Béresniak nous invite à situer l’alchimie dans le contexte des structures et des valeurs des civilisations de son temps et de ses lieux, et se garder de l’interpréter selon notre façon actuelle de penser. «Elle ressemble à une science physico-chimique mais elle est aussi et surtout une expérience mystique : elle relie la matière et l’esprit, observe les relations entre la vie des métaux et l’âme universelle».

    « La littérature alchimique parle de la matière et des métamorphoses à lui faire vivre au moyen des opérations. Cette matière est une métaphore pour l’esprit et les opérations alchimiques sont des métaphores pour signifier les expériences de la psyché ».

    « Le Grand Œuvre alchimique et la Construction du Temple sont en réalité des allégories en miroir. Ils se projettent l’un dans l’autre. Ils signifient l’art de faire de l’homme aliéné, esclave de ses passions, un homme libre de ses actes, capable de distinguer l’action de la réaction. La finalité de l’alchimie est donc de sauver l’homme de sa servitude ».

    Laissons encore d’autres auteurs nous livrer leur avis.

    Pour Raoul Berteaux, l’inscription « V.I.T.R.I.O.L. » concerne la « descente dans la terre » que le candidat est censé accomplir en descendant dans le Cabinet de Réflexion. Celui-ci est à considérer comme « un donné potentiel » offert à celui qui va se séparer du « vieil homme » et qui est reçu sous le signe de la « terre », en attendant d’être reçu dans le temple sous les signes de « l’air », de « l’eau » et  du   « feu ».

    Pour Jules Boucher, l’expression désignée par les lettres «V.I.T.R.I.O.L.» est « une invitation à la recherche de l’Ego profond, qui n’est autre que l’âme humaine elle-même, dans le silence et la méditation ».

    Mais selon, une traduction de Jean Servier[1], « V.I.T.R.I.O.L. » signifierait « Descends dans les entrailles de la terre, en distillant tu trouveras la pierre de l'œuvre ».

    Ces initiales ont formé un mot initiatique, qui exprime la loi d'un processus de transformation, concernant, le retour de l'être au noyau le plus intime de la personne humaine... ce qui revient à dire : « Descends au plus profond de toi-même et trouve le noyau insécable, sur lequel tu pourras bâtir une autre personnalité, un homme nouveau ».

    C'est la synthèse exprimée des opérations alchimiques, aux divers niveaux de transformation considérés, que ce soit celui des métaux ou que ce soit celui de l'être humain. Dans ce dernier cas, le symbole va évidemment plus profond : il s'agit de se reconstruire soi-même, à partir des divers degrés d'inconscience, d'ignorance et de préjugés, sur l'irréfragable conscience de l'être, par quoi l'homme peut découvrir la présence immanente et transformante de Dieu en lui.

    Le mot « Vitriol » est aussi l’anagramme de « l’or y vit ». Donc, en visitant l’intérieur de la terre (compost) et en rectifiant (distillant), on trouve la pierre cachée, la pierre vivante, donneuse de vie. Et c’est encore le sigle de cette invitation à fouiller les entrailles de la terre mère pour y extraire le minerai susceptible d’être transformé en joyau ou en pur métal, c’est la recherche de la « materia prima ».

    Nous pourrions nous interroger longuement sur la nature matérielle de celle-ci, mais nous sommes dans une Maçonnerie spéculative et l’objet-sujet de notre introspection, c’est notre moi intérieur. Notre quête est celle de la part la plus authentique de notre être.

    Voilà ce que je pouvais vous dire à propos de l’acrostiche « V.I.T.R.I.O.L. ».

    Revenons à présent au moment où je subissais l’Épreuve de la Terre.

    Le sel, le soufre et le mercure

    Poursuivant l’examen du décor dans lequel je me trouvais, mon regard s’est posé sur deux coupelles. Ce n’est que bien plus tard que j’ai appris qu’elles contenaient du sel et du soufre, et que leur présence ne se justifiait que s’il y avait également une troisième contenant du mercure, le « vif argent » des alchimistes, au nom si parlant. Celui-ci était probablement représenté sur un tableau rassemblant encore d’autres symboles.

    On ne trouve malheureusement plus souvent trace de ce magnifique métal liquide dans nos cabinets de réflexion. Il est toxique et son utilisation, naguère courante, diminue au fur et à mesure que la législation le bannit au profit de produits de substitution modernes.

    Pourtant le mercure est essentiel en alchimie. Car, avec l’alchimie, nous sommes dans un autre monde de références dans lequel le mercure se caractérise par une double nature. Il connote le dieu mythique, messager, voyageur sans repos. C’est un élément volatil, changeant, imprévisible et donc difficile à contrôler, mais il est l’agent de toutes les transmissions et transformations.

    La présence du mercure dans nos cabinets de réflexion nous invite à une double réflexion : le mercure, une des matières premières des alchimistes, dissout l’or, qui est le produit qu’ils cherchent à obtenir. Par ailleurs, on ne peut récupérer l’or contenu dans un amalgame qu’en chauffant celui-ci à haute température, à l’aide par exemple d’un chalumeau.

    Le mercure est bien souvent encore présent symboliquement dans le Cabinet de Réflexion sous la forme du coq, peint de couleur argent sur le mur noir ou parfois sur un tableau rassemblant plusieurs symboles.

    Comme l’a dit le grand alchimiste moderne Fulcanelli, le coq annonce la Lumière et exprime ainsi l’une des qualités du vif-argent secret. La représentation d’un coq, c’est une référence utilisée en alchimie à divers titres mais il se présente, dans ce lieu, en tant qu’oiseau d’Hermès, annonciateur de la lumière.

    Le soufre, en grec, c’est « théïon » (de Théos : Dieu). Son étymologie manifeste en sa nature une dimension spirituelle, divine. Comme c’était le cas pour le mercure, le soufre philosophique, c’est « le grain fixe de la matière ». C’est lui qui fera germer la matière ; c’est par lui qu’elle prendra vie.

    Quant au sel, c’est le modérateur susceptible de favoriser l’union des opposés.

    Ainsi, le ternaire alchimique « soufre, mercure et sel » est présent dans le Cabinet de Réflexion.

    Que disent les auteurs au sujet de la présence de ces trois dernières représentations symboliques dans le Cabinet de réflexion ?

    Pour Jules Boucher, «les trois principes hermétiques figurent dans le Cabinet de Réflexion. Le soufre, symbole de l’esprit, et le sel, symbole de la sagesse et de la science, chacun dans une coupe ; le mercure, sous forme du Coq, attribut d’Hermès».

    Selon Jean-Pierre Bayard, « les trois principes fondamentaux donnés par l’alchimie, le soufre, le sel et le mercure, sont les trois éléments principaux du corps de l’homme. Le soufre ou feu irradie le sang, le sel fixe l’eau, le mercure correspond à la terre ».

    Albert Poisson associe ces éléments au Triangle, symbole de l’équilibre absolu ; au premier rang le signe du soufre, symbole de la Force ; au second rang, le signe du mercure, la Matière ; au troisième rang, le signe du sel, le Mouvement

    Pour Didier Michaud, avec le sel, le soufre et le mercure, tout comme avec la formule « V.I.T.R.I.O.L. » du Cabinet de Réflexion, nous sommes en présence de l’héritage des alchimistes. En effet, sel, soufre et mercure sont considérés comme les trois « principes » à la base du Grand Œuvre permettant l’obtention de la Pierre philosophale.

    L’alchimie est très certainement la lointaine héritière des sciences pratiquées en tant que disciplines sacrées dans les temples égyptiens.

    L’intérêt de ces symboles est bien réel. Nous voyons en effet intervenir ici une puissance de création sous forme d’un triple Principe. Le Principe est UN, même en alchimie, mais le Principe se met à l’œuvre sous une forme trinitaire : c’est la trinité divine.

    Avec le sel, le soufre et le mercure, le symbolisme alchimique fait percevoir que cette ternarité principielle se retrouve dans toutes les formes de la vie sous les espèces de deux éléments qui resteraient, sinon opposés, du moins étrangers l’un à l’autre. Or, un troisième terme, en les unissant, révèle leur complémentarité. Le symbolisme alchimique va plus loin que la recherche du juste milieu entre le Bien et le Mal.

    Tout comme l’initiation, l’œuvre alchimique commence par une phase de « mort » assimilable à ce que l’Impétrant vit dans le Cabinet de Réflexion. Cette mort est une dissolution, une décomposition d’un corps ou d’un être en ses éléments constitutifs.

    C’est sous une forme figurée que l’Impétrant voit ce qui l’anime, son désir de vie authentique qui l’a amené à frapper à la Porte du Temple, décomposé en ses trois forces constitutives.

    Les alchimistes disent que la première phase de l’œuvre consiste en la décomposition de la Matière première en ses trois principes : sel, soufre et mercure.

    Dans la suite du travail, les trois principes sont purifiés à l’extrême, puis réunis pour constituer un corps parfait, la Pierre philosophale, constitué par la réunion et la mise en ordre de ces trois principes.

    La présence du sel, du soufre et du mercure dans le Cabinet de Réflexion nous annonce que commence ici, par l’épreuve de la mort, de la Terre et de la décomposition, le travail de création d’une Pierre philosophale qui n’est pas tel ou tel « être humain perfectionné », mais l’initiation elle-même.

    Examinons à présent ce qui se passe dans le matras[2] de l’alchimiste pendant le « Grand Œuvre », c’est-à-dire pendant la suite d’opérations qui doit nous conduire à la Pierre philosophale, sur la piste de laquelle nous a mis « V.I.T.R.I.O.L. ».

    Il va de soi qu’il faut transposer car il s’agit ici d’alchimie transcendantale qui ne s’occupe que des transformations spirituelles. Ce que je vais tenter à présent, c’est chercher à déterminer pourquoi le Cabinet de Réflexion ainsi que la Loge sont souvent nommés « athanors », ces fourneaux servant à chauffer les matras.

    La première opération consiste à préparer la matière. Celle-ci est parfaitement symbolisée par un mélange, en juste proportion, de soufre et de mercure. Le soufre est l’élément positif, masculin, émetteur, représenté par le Soleil que nous retrouverons en Loge. Le mercure est l’élément négatif, féminin, récepteur, correspondant à la Lune, également représentée en Loge. Ces deux « principes » sont enfermés dans « l’œuf philosophique » et celui-ci est placé dans l’athanor, dans lequel sera entretenu le feu.

    Le but est que se produise l’union des deux contraires. La première phase du Grand Œuvre est la putréfaction ou « Œuvre au Noir ».  Ce n’est que quand nous aurons analysé ce processus que nous comprendrons qu’il nous fallait mourir pour renaître. Il nous fallait mourir à tout égoïsme, renoncer au Moi et à ce qui s’y rattache.

    Dans l’athanor se produit la fusion des deux principes : l’esprit doit dominer les passions. Mais les sentiments doivent tempérer la raison. L’être complet comporte à la fois le positif et le négatif, le masculin et le féminin, justement équilibrés.

    L’union de ces deux principes était appelée, par les anciens alchimistes, « Rebis », le compost, le composé prêt à subir la transformation, le terreau d’où pourra surgir l’être nouveau.

    Il contient une double propriété, soufre et mercure, le jaune et le blanc de l’œuf philosophique. « Rebis » (la chose double), c’est l’être complet qui engendrera l’homme nouveau qui doit sortir de l’athanor.

    Mais l’Œuvre au Noir, c’est aussi la nuit noire de l’âme, cet état d’introspection au cours duquel l’homme prend sa propre mesure, celle de sa petitesse. Devenu « Materia prima », il est prêt à « recevoir la Lumière », comme l’appelle l’Initiation maçonnique, qui représente alors, en quelque sorte, un « Fiat lux » initiatique comparable à celui de la Genèse.

     

    Pour conclure, du moins provisoirement

    Le Grand Œuvre alchimique et la Construction du Temple sont en réalité des allégories en miroir. Ils se projettent l’un dans l’autre. Ils signifient l’art de faire de l’homme aliéné, esclave de ses passions, un homme libre de ses actes, capable de distinguer l’action de la réaction. La finalité de l’alchimie est donc de sauver l’homme de sa servitude.

    « V.I.T.R.I.O.L. » nous invite donc à regarder en nous-mêmes et à trouver en nous la pierre cachée, celle qui manque à l’édifice pour s’accomplir et tenir debout. La terre est une allégorie de l’homme. En effet, en hébreu, le mot « terre », en tant que matière, se dit Adamah et dérive d’Adam, l’homme.

    « En rectifiant » signifie nécessairement qu’à un moment donné de la « visite », il y a une opération intellectuelle à effectuer. Cette opération intellectuelle, qui consiste à modifier le cours normal des choses, le sens de la visite, n’est concevable que si elle s’appuie sur des connaissances acquises, susceptibles de servir de références pour juger un état de fait.

    « En rectifiant » implique par conséquent pour moi la nécessité de posséder un savoir suffisamment étendu. Ce n’est pas la pierre cachée qui procure ce savoir, mais c’est ce savoir qui me permettra de la trouver. La pierre cachée est donc la conclusion, la récompense et la finalité d’un effort dont l’efficacité est rendue possible par le savoir.

    Il conviendra donc que je m’interroge régulièrement sur le processus de ma pensée, sur ce qui conduit des questions aux réponses, essentiellement dans le rituel des Tenues, sur l’induction et la déduction. Je devrai me regarder penser, apprendre à m’étonner, même de ce qui parait évident.

    La rectification m’apparaît donc comme une remise en question de ce qui semble acquis, une interrogation sur le processus de la pensée, une révision des outils de la pensée.

    La rectification nous rappelle que chercher la vérité, c’est observer, supposer, généraliser et corriger sans cesse. La rectification est donc l’opération essentielle qui autorise la progression du savoir : c’est reconnaitre l’erreur.

     

    R:. F:.  A.  B.

     

    [1] Jean Servier est un ethnologue et historien français (1918 – 2000). Il était professeur d'ethnologie et de sociologie à la Faculté des Lettres et Sciences humaines de Montpellier. [Il s'est intéressé à de très nombreux sujets, incluant l'utopie et l'ésotérisme

    [2] C'est un ballon de verre assez résistant dans lequel on place la matière. Il se nomme également « œuf des philosophes » et peut être en terre cuite ou fait de métal, cuivre ou fer.

     

    Bibliographie

    Ambelain Robert

    La symbolique des outils dans l’Art Royal

    Editions Signatura, Paris, 1965 – Réédition de 2011

     

    Ambelain Robert - L'Alchimie spirituelle, la voie intérieure,

    La Diffusion scientifique, Paris, 1961

     

    Ariès François

    Le dépouillement des métaux et l’alchimie du Temple

    La Maison de Vie, Fuveau, 2007

     

    Bayard Jean-Pierre - Le symbolisme maçonnique traditionnel

    Editions Dangles, Paris, 2011

     

    Beauchard Jean - L’alchimie dans la Franc-maçonnerie

    Art et Initiation – Horizons initiatiques

    Collection dirigée par Georges Lerbet

    Editions Véga, Paris, 2007

     

    Béresniak Daniel - Rites et Symboles de la Franc-maçonnerie - Tome I : « Les Loges Bleues »

    Editions Detrad, Paris, 1997 - Pages 20 à 39

     

    Béresniak Daniel - L’apprentissage maçonnique, une école de l’éveil ?

    Editions Detrad, Paris - Pages 117 à 129

     

    Berteaux Raoul - La symbolique au grade d’Apprenti

    Editions Edimaf, Paris, 1986 - Pages 80 à 83

     

    Boucher Jules - La Symbolique maçonnique

    Editions Dervy, Paris, 1995 - Page 42

     

    Michaud Didier - Le Cabinet de Réflexion

    La Maison de Vie, Paris, 2009

     

    Mondet Jean-Claude - La première lettre - L’Apprenti au R.E.A.A.

    Edition du Rocher, 2005

     

    Plantagenet Edouard E. - Causeries initiatiques pour le travail en loge d’Apprentis

    Editions Dervy, Paris, 1994

    Pages 52 à 59

     

    Wirth Oswald - La Franc-maçonnerie rendue intelligible à ses adeptes

    Tome I : « l’Apprenti »

    Pages 126 à 131

     


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