• * Les Esséniens

    Introduction

    Depuis quelques années, des journalistes et des écrivains osent effectuer des rapprochements entre Jésus et les Esséniens. Pourtant, il semble que la Bible ne mentionne jamais ces derniers.  Je me suis donc posé quelques questions à leur sujet : qui étaient-ils ? Où et quand ont-ils vécu ? Qu’ont-ils proposé et que nous ont-ils laissé sur le plan philosophique ?

    Selon Daniel Montpetit, l'origine de ce groupement religieux juif appelé les Esséniens remonte approximativement aux années 130 avant Jésus-Christ. À cette époque, lors du règne de Jean Hyrcan, dit Hyrcanus, deuxième fils de Simon Macchabée et grand-prêtre de Jérusalem, des politiques « modernisantes » ont été adoptées. Dans le but de contrer l'effet de telles orientations, plusieurs Juifs se sont regroupés pour manifester leur opposition. Parmi eux, certains se sont lancés dans le conservatisme de la stricte observance de la Loi : c’étaient les Pharisiens. D'autres, les Esséniens, ont opté pour une stratégie bien différente. Ils ont décidé de se retirer dans le désert. Voilà leur façon de montrer qu'ils n'acceptaient aucun compromis au niveau de leur relation avec Dieu. Les Esséniens ne constituaient donc pas un parti au même titre que les Pharisiens, les Sadducéens ou les Zélotes. Au contraire, leur regroupement en des lieux désertiques prit la forme d'une communauté monastique.

    Actuellement, les historiens ne détiennent qu’assez peu de renseignements sur les Esséniens et sur leur façon de vivre. D'ailleurs, la Bible ne fait aucune mention explicite de ce groupe de personnes. Il est même surprenant que le terme « Essénien » n'apparaisse ni dans l'Ancien ni dans le Nouveau Testament. La surprise est d'autant plus grande qu'au temps de Jésus les Esséniens formaient l'un des trois éléments principaux du judaïsme avec les Pharisiens et les Sadducéens !

    Cependant, depuis 1947, les fouilles archéologiques effectuées à Qumrân, petite localité située au nord-ouest de la mer Morte, constituent une source privilégiée d'informations à leur sujet.

    En effet, les Esséniens s'étaient installés à cet endroit dans le désert de Juda. La communauté des Esséniens se servait de grottes pour entreposer leurs écrits. C'est d'ailleurs dans ces bibliothèques primitives que les archéologues trouvèrent des textes manuscrits de presque tous les livres de la Bible. Grâce à ces découvertes, nous savons aujourd'hui que la communauté des Esséniens vivait aux alentours de Qumrân. De plus, le travail, la prière, l'étude (spécialement de la Bible) et l'ascèse constituaient les principaux axes de leur vie.

    Quelques caractéristiques de Jean le Baptiste suggèrent qu'il appartenait à la communauté des Esséniens. En effet, la Bible présente Jean le Baptiste comme un ascète qui habitait le désert : « Jean grandit dans les lieux déserts jusqu'au jour où il se manifesta à Israël. » (Luc 1,80). De plus, comme certains Esséniens fervents en avaient l'habitude, Jean baptisa dans l'eau pour le pardon des péchés. Toutefois, Jean innove par rapport aux pratiques antérieures en n'accordant le baptême qu'une seule fois.

    Les Esséniens, communauté monastique

    Les Esséniens étaient donc les membres d'une communauté juive, fondée vers le 2ème siècle avant Jésus-Christ. Les principaux groupements s'établirent, semble-t-il, sur les rives de la mer Morte. Flavius Josèphe, Philon d’Alexandrie et Pline l’Ancien sont des auteurs anciens qui ont décrit les Esséniens.

    Les archéologues pensent que le site de Qumrân était un établissement essénien et que ses occupants sont probablement les auteurs des fameux manuscrits de la mer Morte. Le mouvement semble avoir disparu vers 70 après Jésus-Christ.

    Leurs pratiques communautaires

    Le plus marquant dans cette communauté était la mise en commun et la répartition des biens de la collectivité selon les besoins de chaque membre. Le shabbat était observé strictement, comme la pureté rituelle (bains à l'eau froide et port de vêtements blancs). Il était interdit de jurer, de prêter serment, de procéder à des sacrifices d'animaux, de fabriquer des armes, de faire des affaires ou de tenir un commerce. Les membres, après un noviciat de trois ans, renonçaient aux plaisirs terrestres pour entrer dans une sorte de vie monacale. Leur alimentation était particulière en ce qu'elle ne devait pas subir de transformation, notamment par la cuisson. Leur nourriture se composait essentiellement de pain, de racines sauvages, et de fruits. La consommation de viande était interdite. Ils vivaient selon des règles strictes et des sanctions étaient prévues en cas de manquements ou de fautes :

    • fausse déclaration de biens : un an d'exclusion
    • mensonge ou scène de colère contre un autre membre de la communauté : 6 mois d’exclusion
    • crachat ou rire pendant une réunion ou une séance de prière : 1 mois d’exclusion
    • gesticulation pendant une réunion : 10 jours d’exclusion
    • le port de lainages était prohibé.

    Le Maître de justice

    On sait d'après les textes trouvés à Qumrân que les Esséniens vénéraient un Maître de Justice, probablement leur fondateur, qui aurait été la victime d'un prêtre impie. Il paraît fort probable que ce Maître de Justice ne fut autre que le grand prêtre Onias III, déposé en 175 avant l'ère chrétienne par Antiochus IV Epiphane, puis assassiné en 170 dans son exil de Syrie à l'instigation de son successeur Ménélas, auquel il ne ménageait pas ses reproches. Onias III serait donc le Maître de Justice et Ménélas le prêtre impie. On sait qu’Onias III fut le dernier grand prêtre légitime de la descendance de Sadoq, grand prêtre de Salomon, le fondateur du Temple de Jérusalem.

    Les Esséniens, qui se déclaraient « fils de Sadoq », seraient donc les partisans légitimistes d’Onias III, avant tout des gens de race sacerdotale, ou les alliés de ces derniers. Cela expliquerait leur fidélité fondamentale à la religion de leurs ancêtres juifs, et leur vénération extrême à l'égard du Temple de Jérusalem, dans lequel pourtant ils ne célébraient pas, parce qu'ils l'estimaient occupé par des usurpateurs.

    Destinée de l'essénisme

    Les relations des Esséniens avec la monarchie hasmonéenne furent ambiguës : à la fois ils rejetaient ces monarques comme grands prêtres illégitimes, mais ils appuyaient hautement leur résistance à l'influence grecque et païenne, incarnée par les Séleucides. C'est la raison pour laquelle les Esséniens furent probablement tolérés, et non pas persécutés, par les Hasmonéens, puis ensuite par les Hérodiens, leurs héritiers.

    Lors de la destruction du Temple et lors du chaos qui sévit dans la Judée à la fin du premier siècle, les Esséniens ne réussirent pas à conserver leur identité, tandis que la communauté juive de la Diaspora s'organisait autour des Pharisiens survivants, ce qui donna naissance à la tradition du judaïsme rabbinique. Il est probable que l'établissement de Qumrân représentait une survivance précaire du mouvement essénien. En 70, après la destruction de leur établissement par les légions romaines, puis la ruine de Jérusalem, les Esséniens disparurent complètement. Il demeure fort peu vraisemblable qu'ils se soient mêlés ou fondus dans la secte des Pharisiens, fidèles du Temple, qui représentaient plutôt pour eux leurs ennemis.

    Essénisme et christianisme

    Les origines du mouvement essénien furent bien antérieures à l'ère chrétienne, et dans les écrits de Qumrân on ne trouve aucune allusion au christianisme.

    Il existe certaines analogies entre les deux mouvements (messianisme, pratiques baptismales, renoncement aux biens matériels), ce qui a fait dire à Ernest Renan que le christianisme est « un essénisme qui a réussi », mais les Esséniens, qui nous sont maintenant mieux connus depuis la découverte des manuscrits de la mer Morte, se distinguaient de Jésus de Nazareth par leur rigorisme ritualiste, leur souci de pureté extérieure, leur manière de vivre dans des communautés retirées, leur pensée (espérance eschatologique cataclysmique, et non pas avènement messianique dans la douceur). Ni les textes néotestamentaires ni les autres (Flavius Josèphe, les Pères de l’Eglise, les apocryphes) ne font mention des Esséniens à propos de Jésus ou des Chrétiens. Des rapprochements peuvent cependant être faits entre le Nouveau Testament et les textes Esséniens concernant certains thèmes (lignée davidique du Messie, résurrection des morts) ou expressions, comme par exemple celle de « pauvres en esprit », présente à la fois dans les Béatitudes et dans certains fragments retrouvés à Qumrân où elle désigne les fidèles observateurs de la loi.

    Un courant complexe

    Pour Marcel Simon, « le courant des Esséniens, sur lesquels les manuscrits de la mer Morte ont jeté une lumière toute nouvelle, apparaît comme le plus complexe et, à bien des égards, le plus intéressant. Communauté fermée, d’organisation monastique, retirée dans le désert, sur les rivages inhospitaliers de la mer Morte, les Esséniens communiquent à leurs seuls initiés un enseignement ésotérique. Purs entre les purs, on les a parfois définis comme des Pharisiens au superlatif. Leur mouvement est né sans doute, au lendemain de l’insurrection maccabéenne, d’une protestation contre l’attitude, jugée trop mondaine et laxiste, des souverains hasmonéens et contre un sacerdoce considéré par eux comme illégitime.

    En conséquence, ils se détournent des liturgies officielles du Temple et pratiquent dans leur solitude des rites qui leur sont propres. Ils englobent dans une même condamnation les païens, ceux des Juifs qui fréquentent les occupants idolâtres et la masse du peuple qui accepte l’autorité d’un clergé indigne. Ils vivent dans une atmosphère eschatologique et se considèrent comme le petit troupeau des élus qui constitueront le noyau du Royaume imminent ».

    Les origines du christianisme, l'hypothèse des Esséniens

    Les Esséniens étaient des Juifs vivant en communauté installés dans le désert de Judée, à Qumrân, et dont on a retrouvé les manuscrits dits « de la mer Morte » en 1947. Ces manuscrits avaient traversé deux mille ans dans des jarres, elles-mêmes dissimulées dans des grottes. Malgré le temps qui avait dévoré les contours des rouleaux, on a réussi à reconstituer des textes et des fragments de texte.

    Beaucoup d'incertain demeure à ce propos. Arrivés aux alentours du troisième siècle avant Jésus-Christ, on sait que les Esséniens s'établirent dans le désert de Judée pendant deux à trois siècles et qu’ils en furent délogés par les Romains entre 66 et 70, lors de la révolte des Juifs.

    La plus grande partie de la littérature que l'on peut lire à leur sujet est orientée :

    1°) certains veulent y voir les premiers Chrétiens, et donc l'inexistence de Jésus, celui-ci étant le « Maître de Justice » de cette secte, légèrement différent de celui qui, selon eux, est imaginé dans les Évangiles ;

    2°) d'autres, au contraire, nient les ressemblances et les coïncidences et veulent y voir des Juifs très orthodoxes qui n'ont aucun rapport avec les premiers Chrétiens.

    Jusqu'à présent, l'essénisme est l’origine considérée comme la plus plausible du christianisme. Grâce à elle, il y aurait un fort trait d'union entre le judaïsme et le christianisme. Les Chrétiens ne seraient autres que des Juifs libéraux et réformateurs, dans la prolongation d'Isaïe, de Jérémie, des Proverbes et de la Sagesse – et, bien sûr, de Jésus. D'ailleurs, certains aspects de l'essénisme frappent particulièrement par leur ressemblance avec le christianisme, et l'on ne peut décemment pas prétendre que cela soit dû au simple hasard.

    De l'époque de Jésus-Christ, les Esséniens nous ont laissé pratiquement les seuls textes qui constituent toutefois une grande bibliothèque. On a pu retrouver presque tous les livres de l'Ancien Testament avec cependant quelques nuances dans l'écriture, des commentaires, et des œuvres personnelles. Ces dernières sont de deux sortes en particulier : les unes véhiculent une pensée très orthodoxe, exigeant le respect des règles allant jusqu'aux moindres détails. Le rouleau du temple énonce les sacrifices (13.9), les exigences, et réclame de la part des moines un respect de la loi très rigoureux. Cette même règle entraîne en cas de non respect des punitions très strictes allant de la défense de parler pendant un laps de temps, jusqu'au bannissement pendant plusieurs années.

    D'autres manuscrits sont en revanche les supports d'une pensée plus étonnante, voulant mettre l'accent sur les points essentiels de la religion. Ce sont des compositions originales.

    Les principales idées fondatrices du christianisme y sont récurrentes : la circoncision prônée est celle du cœur (Règle de la Communauté 5.5, Commentaire d'Habacuc 11.13) à défaut d'une circoncision charnelle, ce qui est prépondérant dans la pensée de saint Paul.

    Ces manuscrits recèlent également d'autres sentences typiques du christianisme, et on peut croire que ces textes aient servi de brouillon aux Épîtres et aux Évangiles.

    Les points communs ne s'arrêtent pas à de simples affinités philosophiques. Les Esséniens avaient un mode de vie en communauté, ils observaient la chasteté : ils n'avaient aucune femme. Ils pratiquaient la bénédiction du pain et du vin (Règle de la communauté, 6.5) ; ils se baptisaient ; ils s'interdisaient toute nourriture animale sauf le poisson. Tout cela était identique aux pratiques chrétiennes de l'antiquité.

    De plus, entre la fin de l'essénisme et le début du christianisme, il y a une cohésion évidente. Elle pousserait à prétendre que les Esséniens, dès lors qu'ils cessèrent d'être « Esséniens », furent « Chrétiens ». En effet, c'est seulement après 66 – 70 que le christianisme devint apostolique. Comme par hasard, il se développa immédiatement après, de la même façon que le bouddhisme s'étend aujourd'hui en Occident à cause de l'occupation du Tibet par les Chinois. À ceci s'ajoute l'incertitude quant à la datation exacte de Jésus-Christ : il ne serait pas impossible que celui-ci soit plus ancien qu'on ne le croit, raison pour laquelle le christianisme fut missionnaire bien après que le Christ fut mort.

    Les Esséniens considéraient leur « Maître de justice » comme leur élu, lequel doit annoncer la bonne parole, mais non pas le dernier élu, venu pour l'appliquer. Voilà peut-être pourquoi les Chrétiens pensèrent que Jésus devait revenir lors de l'Apocalypse et que, dans l'Évangile selon saint Jean, l'intervention du Christ est annoncée à nouveau : il sera le dernier pasteur de l'humanité. C'est ce personnage qui est mentionné par les Esséniens dans le manuscrit 4Q534-536.

    La doctrine des Esséniens présente les aspects d'un dualisme mitigé, que l'on respire dans les Évangiles et les Épîtres de Jacques et Jean. A posteriori, cette doctrine a dévié dans deux directions opposées : le dualisme absolu du manichéisme, et l'abandon du dualisme d'un autre côté, chez les catholiques en particulier. Il faudrait peut-être se référer à l'essénisme pour retrouver l'essence du message chrétien d'origine.

    Les Esséniens se représentent Dieu comme un principe de totalité. L'homme, en tant que chair, est le néant. Ils attachent à Dieu le caractère d'unité, avec les mêmes caractéristiques que le Verbe dans l'Évangile de Saint Jean. Le Verbe – si on ne précise pas quelle personne, quel temps, quel verbe – serait l'essence de l'action, le « chaos », le « tout », le « tohu-bohu » que les Cathares considéraient comme le principe du monde. Les hommes sont entre l'esprit mauvais et l'esprit bon, ils peuvent s'identifier à l'un ou à l'autre.

    Dans l'essénisme comme dans le zoroastrisme, c'est Dieu qui a créé ces deux esprits. Le Bien : c'est la totalité, l'infinité, l'autorité. Il inclut donc le mal ; or ce dernier est néant car il n'est que lui seul. Les Esséniens, comme les Cathares, rejetaient le monde. Ils lui associaient le mal, la corruption, la luxure, le péché.

    Après le Christ, il y eut la naissance de beaucoup de sectes, chacune revendiquant la véritable filiation avec le Christ. Le catholicisme, tout comme le manichéisme puis le catharisme, n'était que l'une d'elles. Si le catholicisme seul a survécu, c'est peut-être qu'il était béni de Dieu, mais peut-être également qu'il savait montrer plus d'intelligence dans sa façon de perdurer.

    Qumrân

    Egalement appelé Khirbet Qumrân (ruine de pierre), Qumrân est un établissement juif de la Palestine antique près duquel furent découverts en 1946 les « manuscrits de la mer Morte ». Le site se trouve sur la rive nord-ouest de la mer Morte, à 13 km au sud de Jéricho.

    À l'époque du Christ, Qumrân était le centre d'une grande communauté religieuse appartenant à la secte des Esséniens. Ceux-ci se séparèrent des autres courants religieux juifs au 2ème siècle avant Jésus-Christ. Persécutés par les Maccabées, ils se retirèrent dans le désert, ce qui convenait à leur vie ascétique.

    A la fin de l'époque du Premier Temple, aux 8ème et 7ème siècles avant l'ère chrétienne, un premier village fut créé en ces lieux.

    Quelques rares vestiges d'une petite ferme fortifiée ou d'un fortin judaïte y ont été retrouvés. Certains spécialistes ont identifié ce site et affirmé qu'il s'agissait de Secacah, ou la ville du sel, deux des six villes du territoire désertique de Juda (Josué 15 : 61-62).

    Le village de Qumrân fut reconstitué à la fin du 2e siècle avant l'ère chrétienne, probablement pendant le règne du roi asmonéen Jean Hyrcan 1er. L'ancienne localité fut alors restaurée et agrandie. Au début du 1er siècle avant l'ère chrétienne, durant le règne d'Alexandre Jannée, de nouvelles constructions déterminèrent le plan du site jusqu'à sa destruction. Un aqueduc fut construit à partir d'un escarpement surplombant le Wadi Qumrân à plusieurs centaines de mètres à l'est du site. Les eaux des crues d'hiver étaient recueillies en amont d'un barrage situé au pied de l'escarpement puis s'écoulaient dans l'aqueduc jusqu'à Qumrân où elles remplissaient les nombreuses citernes et mikvaot (bains rituels).

    L'approvisionnement en eau revêtait une importance essentielle pour une résidence permanente à Qumrân où les températures d'été de cette région désertique sont extrêmement élevées. Avec ses nombreuses salles spacieuses destinées sans aucun doute à des fonctions publiques et ses quartiers d'habitation relativement peu nombreux, le plan de Qumrân est unique en son genre et ne ressemble en rien aux autres villages de la même époque.

    L'entrée principale du village se trouvait au nord, au pied d'une tour de guet. Les murs des bâtiments étaient construits en pierres ramassées au pied de l'escarpement et enduits d'une épaisse couche de plâtre blanc-gris. Les fenêtres et les montants des portes étaient en pierres soigneusement taillées et les toits, selon l'usage à l'époque, étaient constitués par des poutres en bois, de la paille et du plâtre.

    Le bâtiment principal de Qumrân comprenait plusieurs pièces – certaines, de toute évidence, sur deux étages – s’ordonnant autour d'une cour centrale. Dans l'angle nord-ouest, se dressait une tour aux murs particulièrement épais dominant l'ensemble du village. La tour, qui servait de poste de guet et d'alerte, protégeait le village contre des raids des tribus du désert.

    Une pièce garnie de bancs le long des murs accueillait les réunions des membres de la communauté qui y étudiaient probablement la Torah. Au sud et à l'est du bâtiment principal, d'autres ensembles de bâtiments comprenaient de longs vestibules, des chambres et des bains rituels. L'un des grands vestibules servait de salle de réunion et de réfectoire. Dans une pièce servant à entreposer des réserves à proximité d'une cuisine, des piles bien rangées de plusieurs centaines de récipients en poterie et un grand nombre de petits bols ont été retrouvés. Un atelier où étaient fabriquées les poteries pour la communauté a été découvert dans la partie sud-est du site avec sa cuve pour la préparation de l'argile, une roue de potier en pierre et deux fours à cuisson ronds.

    L'historien juif Flavius Josèphe (Guerre des Juifs II, pp. 120-161) et les écrits des Esséniens eux-mêmes retrouvés près de Qumrân donnent une idée de leur doctrine religieuse. Selon ces sources, les Esséniens constituaient une secte juive de l'époque du Second Temple : ils croyaient en la prédestination et en l'éternité de l'âme mais pas à la résurrection des morts et ils étaient opposés aux sacrifices accomplis dans le Temple de Jérusalem.

    Les membres de la secte vivaient du fruit de leur travail, mettant leurs biens en commun. Ils s'adonnaient à l'agriculture mais pas au commerce, étaient hostiles à toute forme d'esclavage et vivaient modestement avec un minimum de confort et des vêtements tout simples. Les Esséniens étaient ennemis du mariage, mais certains avaient des familles, se conformant au commandement divin d'assurer la survie du genre humain. Ils respectaient quotidiennement un certain nombre de rites : prière avant le lever du soleil ; immersion rituelle et repas pris en commun ; travail pendant la journée ; le soir, autre bain rituel suivi d'un repas collectif. Les nouveaux membres n'étaient acceptés qu'après une candidature d'une durée de trois ans, un examen d'entrée et le serment de ne pas révéler aux étrangers les secrets de la communauté et ses écrits. Persuadés qu'il leur incombait de combattre les forces du mal, ils participèrent activement à la révolte contre les Romains.

    Les spécialistes pensent que leurs croyances et leur mode de vie communautaire influèrent considérablement sur le développement des débuts du christianisme ; certains soutiennent que Jean le Baptiste fut influencé par les Esséniens, ou gardait le contact avec eux, voire était membre de la secte.

    Un grand nombre de mikvaot (bains rituels) ont été retrouvés dans l'ensemble du site. Ils étaient creusés dans les marnes du sol, et leur étanchéité était assurée par du plâtre hydraulique gris.

    Le grand escalier conduisant en bas était à certains endroits, divisé au milieu par un muret de 20 cm de hauteur séparant ceux qui descendaient prendre leur bain rituel de ceux qui remontaient après s'être purifiés. Les bains rituels étaient alimentés en eau par l'aqueduc. Les mikvaot de Qumrân étaient caractéristiques des édifices publics et privés de Jérusalem et d'ailleurs à l'époque du Second Temple.

    La Michnah (Traité Mikvaot) souligne l'importance de l'immersion dans l'eau pour la purification spirituelle et énumère les conditions requises pour construire ces bains rituels. Les mikvaot de Qumrân respectaient toutes ces conditions. Ce qui est inhabituel à Qumrân, c'est le grand nombre de ces installations et la taille de certaines par rapport au village. Ces dernières étaient probablement utilisées par les membres de la secte pour une immersion collective, un élément central de leurs rituels quotidiens.

    En 31 avant l'ère chrétienne, un tremblement de terre endommagea gravement les constructions et les mikvaot de Qumrân. Les fouilles ont révélé des fissures dans les murs et une épaisse couche de cendres produites par un incendie. Le tremblement de terre est mentionné par Josèphe (Antiquités 15, 121 sq. ; Guerres I, 370 sq.).

    Le village de Qumrân fut alors abandonné jusqu'au début du 1er siècle de l'ère chrétienne, lorsque des membres de la communauté revinrent s'y installer. Ils restaurèrent les anciens bâtiments et y vécurent après avoir procédé à des adjonctions et à des modifications. Dans le bâtiment principal se trouvait une longue salle dans laquelle il reste des bancs ou des tables basses en terre recouvertes de plâtre à l'extérieur, ainsi que des petits encriers en argile. Selon l'archéologue, ces découvertes indiquent que cette pièce était un scriptorium où les scribes du village copiaient les écritures saintes et les règles régissant la communauté.

    On estime que seulement quelques dizaines de dirigeants de la communauté vivaient en permanence à Qumrân. La plupart des membres de la secte, probablement au nombre de quelques milliers, vivaient dans des villages et des villes. Il est certain qu'une grande communauté essénienne vivait à Jérusalem.

    Selon Josèphe, le nom de la porte de la muraille sud de Jérusalem, sur le mont Sion, s'appelait la Porte des Esséniens. A certaines époques, les membres de la secte vivaient dans le désert près de Qumrân et, pendant les fêtes et les manifestations de la communauté, d'autres membres affluaient et étaient hébergés dans des tentes, des cabanes et des grottes des environs.

    Durant l'étude et les fouilles effectuées dernièrement dans les grottes sur les versants de marne au nord du site, des poteries ont été retrouvées, indiquant que ces grottes servaient aussi d'habitations. Des cercles de pierres à proximité soulignent d'ailleurs l'emplacement d'un campement.

    Les bâtiments de Qumrân étaient obstrués à l'est par un mur en grandes pierres. Au-delà, les terrasses de marne s'étendaient sur plusieurs centaines de mètres avant d'aboutir à une falaise. Sur ce terrain de marne, se trouvait un grand cimetière de plus d'un millier de tombes alignées en rangées d'orientation nord-sud. Quelques-unes ont été exhumées, révélant des tombes extrêmement simples creusées dans la marne et recouvertes d'un tas de pierre. La plupart des personnes enterrées là étaient des hommes, mais à l'extrémité du cimetière, on a également trouvé des tombes de femmes et d'enfants.

    Le village de Qumrân, détruit pendant la guerre menée par les Juifs contre Rome, en l'an 68, ne fut jamais repeuplé.

    Les manuscrits de la mer Morte

    Des rouleaux et d'autres objets de l'époque du Second Temple ont été découverts dans plusieurs grottes situées près de Qumrân, aussi bien des grottes naturelles dans les escarpements de calcaire dur, à l'ouest du site, que des grottes taillées dans les falaises de marne. A l'approche de l'armée romaine, les habitants de Qumrân se réfugièrent dans les grottes et y cachèrent leurs documents. Le climat sec de la région de la mer Morte a conservé ces manuscrits écrits, il y a 2000 ans, sur du parchemin.

    Dans la grotte n° 4, située dans la falaise de marne au sud du site, les archéologues n'ont retrouvé que 15 000 petits fragments appartenant à environ 600 manuscrits différents. Des hommes de l'antiquité ou des Bédouins contemporains ont peut-être retiré des rouleaux de cette grotte, n'y laissant que des débris. Cette grotte servait aux Esséniens de Gueniza, un endroit pour conserver les écrits sacrés déchirés.

    Dans les années 1950 et 1960, de nombreuses grottes dans les canyons du désert de Judée, le long des rives de la mer Morte, firent l'objet d'études et de fouilles. Parmi les documents découverts là ainsi que dans les grottes autour de Qumrân, on a retrouvé des exemplaires de tous les livres de la Bible (excepté le rouleau d'Esther). Le plus célèbre est le rouleau complet du livre d'Isaïe écrit entre le 2ème  siècle avant l'ère chrétienne et la destruction du site en l'an 68. Cette date a été récemment confirmée par un examen au carbone 14 d'un échantillon de parchemin du rouleau. Les livres de la bibliothèque de Qumrân sont considérés comme les copies les plus anciennes des livres de la Bible. Des écrits de la secte essénienne, dont le centre spirituel se trouvait à cet endroit pendant les deux cents ans précédant la destruction de Jérusalem et du Temple, ont également été mis à jour dans les grottes près de Qumrân.

    Les livres bibliques

    Les onze grottes à manuscrits de la région de Qumrân, cotées de 1 Q à 11 Q, ont livré les restes d’un millier de rouleaux ; une douzaine à peine sont à peu près complets, ainsi le rouleau d’Isaïe de la grotte 1, qui mesure 7,34 m de long.

    Un quart de cette vaste bibliothèque comprend les livres saints qui, vers l’an 100 de l’ère chrétienne, furent incorporés dans le « canon palestinien », formé par les Pharisiens. Tous les écrits de l’Ancien Testament y sont représentés, la plupart par dizaines d’exemplaires fragmentaires, tel le Psautier qui compte trente-cinq copies ; l’une de celles-ci, le Psautier de la grotte 11, comporte sur un rouleau long de 4,50 m presque tous les psaumes de la troisième et dernière partie du Psautier. Le Psautier essénien contenait beaucoup plus de psaumes que le Psautier pharisien, lequel en a cent cinquante. Il ne manque, dans cette réserve, que le livre d’Esther, écarté pour des raisons liturgiques, les Esséniens ne reconnaissant pas la fête de Purim dont il est question dans cet ouvrage.

    Quelques textes de Qumrân livrent des sources des écrits bibliques : ainsi, une chronologie araméenne de la grotte 4, qui est antérieure à la dernière révision du Pentateuque ; deux sources du Psautier ; une «Prière de Nabonide» (éditée par Milik, Revue biblique, 1956), qui est la source du chapitre IV du livre de Daniel. On connaît en outre des traductions araméennes (targums) de livres bibliques : fragments du Lévitique et de Job de 4 Q, morceaux substantiels de Job de 11 Q.

    Écrits pseudépigraphes

    Les habitants du monastère qumrânien lisaient de nombreux ouvrages qui plus tard ont été rejetés par les Juifs orthodoxes comme apocryphes. Ces pseudépigraphes étaient, par contre, reconnus comme inspirés par les premiers Chrétiens, tout au moins jusqu'au 4ème siècle. À la lumière des études récentes, il semble bien certain que le canon paléochrétien des livres saints recouvrait exactement le canon essénien. Tel est le cas des livres d’Hénoch (le septième patriarche d’avant le Déluge), dont on conserve onze manuscrits araméens fragmentaires de 4 Q, une citation explicite dans l’épître de Jude, des versions grecque et éthiopienne ; également hénochique est le « livre des Géants » (une douzaine de manuscrits à Qumrân), celui-ci incorporé dans le canon manichéen. Plusieurs ouvrages étaient attribués à Noé, le premier patriarche postdiluvien.

    Les Esséniens lisaient en araméen, les Chrétiens en version grecque les «Testaments» des trois patriarches sacerdotaux (Levi, Qahat et Amram). Il existe aussi en hébreu le « Testament de Nephtali ». D'autres compositions qumrâniennes sont attribuées à Abraham, Josué, David, Isaïe, Jérémie, Ezéchiel, Daniel.

    On a retrouvé enfin les originaux de quelques livres bibliques deutérocanoniques : livre de Tobie en araméen (4 manuscrits de 4 Q), Siracide hébreu (2 Q et Masada), un fragment de l’épître de Jérémie en grec (7 Q).

    Textes esséniens

    Plus de la moitié des manuscrits de Qumrân relèvent de la production littéraire strictement essénienne. Un ouvrage appelé le « livre des Jubilés » raconte l’histoire sainte de la Création jusqu’à la promulgation de la Loi, répartie en périodes de quarante-neuf ans. L’original hébreu s’est conservé dans les fragments des deux manuscrits de 1 Q, deux de 2 Q, un de 3 Q, huit de 4 Q, un de 11 Q, un de Massada. On possède une version éthiopienne complète et une version latine incomplète de cet écrit essénien qui, par ailleurs, fut utilisé par les chroniqueurs chrétiens.

    De très nombreux manuscrits qumrâniens commentent verset par verset les livres inspirés des prophètes et de David. Le texte biblique y est expliqué en fonction de l’histoire de la secte et en particulier de la vie du fondateur.

    Presque complets sont les commentaires (pesharim) d’Habacuc (1 Q) et de Nahum (4 Q). D'autres commentaires de caractère juridique et rituel, reprennent les prescriptions contenues dans le Pentateuque de Moïse (pesharim halachiques).

    La vie des Esséniens était soumise à divers règlements : celle des moines du Khirbet Qumrân à la « Règle de la communauté » (dont on a trouvé un exemplaire complet en 1 Q, des fragments d’un manuscrit en 5 Q et de dix manuscrits en 4 Q) ; celle des camps de Damascène et des thiases Esséniens au « Document de Damas » (on en a découvert une copie assez complète au début de ce siècle dans une synagogue du Caire, puis des fragments d’un manuscrit en 5 Q, d’un autre en 6 Q, de huit en 4 Q) ; des échantillons d’autres règles sont conservés en de nombreux manuscrits fragmentaires de la grotte 4. Un règlement fictif décrit la guerre apocalyptique contre les « fils de ténèbres » ; ce « Manuel du combattant » (ou la « Règle de la guerre ») est représenté par un exemplaire presque complet de 1 Q, par des fragments de plusieurs manuscrits de 4 Q, par un manuscrit de 11 Q.

    Beaucoup d’écrits étaient destinés à l’usage liturgique, par exemple pour la fête du renouvellement de l’Alliance, qui se célébrait le quinzième jour du troisième mois. Les Esséniens suivaient dans leur vie liturgique un calendrier particulier, à fêtes fixes, où l’année comptait trois cent soixante-quatre jours et cinquante-deux semaines. Une vingtaine de manuscrits de 4 Q donnent en détails ces computations chronologiques en cycles d’un an, de trois ans, de six ans (service hebdomadaire des vingt-quatre familles sacerdotales dans le Temple : 6 Z 52 = 13 Z 24), de sept jubilés. À ce groupe il faut ajouter sans doute le « Rouleau du Temple ».

    Également prolifique était la production hymnique, utilisée elle aussi, tout au moins en partie, dans la liturgie. Un rouleau assez complet de la grotte 1 contient un recueil des cantiques d’action de grâces (Hodayot), qui reflète le haut degré de la mystique essénienne.

    Après la découverte...

    Après la découverte des manuscrits, Qumrân fut soigneusement fouillé de 1946 à 1956. Les archéologues purent identifier certaines salles qui avaient servi à l'étude et au culte, ainsi que d'autres où étaient sans doute pris les repas en commun, une grande pièce avec des encriers (peut-être le scriptorium où étaient copiés les manuscrits) et enfin des bassins pour les bains. Les fouilles révélèrent également un cimetière proche comprenant plus de 1 000 tombes.

    Science et fantaisie

    Un demi-siècle après leur découverte, les manuscrits trouvés dans onze grottes des environs de la côte nord-est de la mer Morte continuent d'attirer l'attention tant des scientifiques que des chercheurs.

    Ce qui au début était réservé principalement aux publications destinées aux chercheurs a occupé, en fait, une place toujours plus considérable dans les milieux de diffusion de masse. En plus des publications de vulgarisation qui comptent avec un sérieux dossier scientifique, il existe également une longue liste de « best-sellers » destinés à informer les non-spécialistes sur le contenu des manuscrits, en même temps qu'ils promettent de révéler des secrets qui parfois se rapportent à des scandales du monde des spécialistes, tandis que d'autres dénoncent certaines manœuvres sinistres pour les cacher, ou annoncent de nouvelles découvertes qui marque­raient la fin de la foi chrétienne.

    Souvent les périodiques annoncent des découvertes archéologiques ou un déchiffrement de textes anciens qui mettraient en question les fondements du christianisme ou ce que, habituellement, on affirme sur le terrain de la science. Dans ces cas, apparaît fréquemment le nom de Qumrân.

    La publication des manuscrits

    À partir du moment où l'on a considéré comme publique l'annonce de la découverte des manuscrits, les chercheurs firent connaître le contenu de ceux-ci en des livres et des revues spécialisées, tandis que paraissaient lentement les gros volumes qui contiennent les fac-similés. Beaucoup de spécialistes qui se servaient de ces premières publications assumèrent la tâche de les vulgariser.

    L'état dans lequel se trouvent les manuscrits, souvent réduits à de petits fragments de très peu de centimètres (et parfois de millimètres), est un facteur qui empêche une publication rapide de ces manuscrits. Pour reconstituer les livres, les spécialistes doivent s'astreindre à une tâche qui souvent ressemble à la solution d'un casse-tête. Une fois reconstruit, le livre doit être translittéré, traduit et finalement interprété, avant d'être confié aux presses. Ceux qui s'entendent en la matière ne peuvent exiger davantage de célérité.

    Pour éviter que, comme conséquence de quelque conflit belliqueux, les textes ne puissent se perdre définitivement, on mit à part quelques copies de la totalité de ces textes, même de ceux qui n'avaient pas été traduits, et on les déposa en diverses parties du monde. Sur ces copies pesait une espèce d'embargo de publication, vu que le département des Antiquités de l'État d'Israël s'en réservait les droits, mais aux États-Unis on ne se sentit pas lié par cet embargo et en 1991, après l'annonce selon laquelle Israël ne prendrait pas de mesures légales contre les éditeurs, parut une publication en deux tomes avec la totalité des textes.

    Une histoire différente des origines du christianisme

    Très peu de jours avant que ne paraisse au jour ladite édition, les journalistes Michael Baigent et Richard Leigh firent paraître aux États-Unis le livre « The Dead Sea Scrolls Deception » (La supercherie des rouleaux de la mer Morte), qui eut une ample diffusion et fut rapidement traduit en d'autres langues. L'édition qui se vend à Buenos Aires porte une bande aguichante : Le livre qui fait trembler le Vatican. D'après ces auteurs, une grande quantité de textes de Qumrân avaient été cachés par les soins d'un manœuvre du Vatican, parce qu'en ces textes figurait une version totalement différente des origines du christianisme.

    La description présentée par Baigent et Leigh se révéla un étonnant roman : le Nouveau Testament, rédigé au 2ème siècle, a défiguré les faits, parce que, en réalité, les premiers habitants de Qumrân constituaient un groupe de « guerrilleros » qui luttaient contre l'occupation romaine sous les ordres de Jacques, que le Nouveau Testament appelle « frère de Jésus » et qui n'est autre que « le maître de justice », le fondateur de la Communauté, selon les manuscrits.

    Saint Paul fut un agent du sanhédrin, qui pour s'introduire dans la communauté feignit une conversion et fit semblant qu'il allait recruter des volontaires parmi les Juifs de la diaspora en vue de la lutte contre les Romains. Mais ce qu'il fit, ce fut d'inventer l'histoire de Jésus pour brouiller les idées des Juifs et les convertir en fidèles sujets des Romains.

    Comme roman, cela pouvait se trouver très intéressant, mais comme histoire, il y a là-contre que rien de cela n'a pu être trouvé dans les manuscrits une fois connus dans leur publication intégrale.

    En réalité, ces deux journalistes ne créaient rien de nouveau : ils ne faisaient que suivre les traces d'un autre collègue, Edmund Wilson, qui en 1955 publia l'annonce que les manuscrits provoquaient la confusion chez les Chrétiens et les Juifs. Ils disposaient également de la conférence et des publications du professeur John Allegro, membre du comité des chercheurs consacrés à la publica­tion des textes, qui affirmait que dans les documents il apparaissait que le fondateur de la communauté, le Maître de justice, avait été crucifié et enseveli, et que ses disciples attendaient sa résurrection. Plus tard, il dut se rétracter de ces traductions face aux preuves d'inconsistance apportées par d'autres experts.

    John Allegro dénonça, de même, la fausseté des affirmations selon lesquelles le retard dans la publication était dû à certaines manœuvres tendant à empêcher l'édition des documents, lesquelles manœuvres auraient émané d'autorités religieuses craignant que l'on connaisse la vérité sur les origines du christianisme. L'existence de ce complot apparaît, de plus, comme thèse du livre de N. A. Silberman, « La guerre des rouleaux de la mer Morte » qui affirme que tout cela est l'œuvre de spécialistes juifs et chrétiens qui placent la discipline religieuse avant le respect de la vérité.

    Les journalistes M. Baigent et R. Leigh comptaient aussi avec les théories avancées au cours de la décennie précédente par Robert H. Eisenman, professeur de l'université de Californie, selon lesquelles les manuscrits n'appartenaient pas à la date que leur attribue la grande majorité des spécialistes, ce que démontraient les analyses au carbone 14.

    Le professeur Eisenman mit en doute le paiement que recevaient les collègues pour leur travail, en même temps qu'il relativisait (ou mieux : dépréciait) la certitude que pouvait donner l'analyse au carbone 14, même sous sa forme la plus perfectionnée. Il proposa pour les textes de Qumrân une date plus tardive : ils appartiendraient à l'époque des origines du christianisme et les personnes qui y sont mentionnées sont Jacques, « le frère de Jésus » (le Maître de justice), saint Paul (l'homme du mensonge) et le grand-prêtre Anne (le prêtre impie).

    Robert H. Eisenman est l'un des responsables de l'édition complète des photographies des manuscrits de Qumrân mentionnées précédemment, mais en celles-ci, on ne peut rien trouver qui rendent vraisemblables ses théories, si ce n'est à travers une exégèse capricieuse des textes. Au contraire, on n'a pu trouver dans ces textes que des noms de personnages appartenant à l'époque préchrétienne.

    Pour évaluer correctement ces publications, il importe de savoir que les journalistes auteurs du livre « Les rouleaux de la Mer Morte » sont connus dans le monde des publications à sensations pour d'autres livres sur une certaine secte ou certain groupe ésotérique formé autour de descendants de la lignée de Jésus, qui subsistent encore et détiennent un plan de domination mondiale.

    Le professeur John Allegro, de son côté, est l'auteur d'un livre répandu - édité en espagnol à Buenos Aires - dans lequel il expose la thèse selon laquelle Jésus-Christ n'est rien de plus que la personnification d'un champignon hallucinogène auquel rendait culte une secte qui se droguait...

    Une version un peu différente des origines du christianisme à Qumrân se trouve dans les publications de Mademoiselle Barbara Thiering, professeur de l'université de Sydney, pour qui le Maître de justice était saint Jean Baptiste et le prêtre impie, rien de moins que Jésus. Le Seigneur aurait un été un moine de Qumrân opposé au rigoureux Baptiste en raison de son ouverture aux pécheurs et aux marginalisés. Condamné à mort par Pilate, il fut retiré de la croix avec une mort qui fut apparente grâce à un breuvage narcotique. Une fois rétabli par les soins médicaux des Esséniens, il voyagea à Rome, se maria d'abord avec Marie-Madeleine et plus tard avec Lydie (de Philippes), desquelles il eut deux enfants. La critique que l'on peut faire de cette théorie ne diffère en rien de la précédente : en plus d'être un roman surprenant, elle n'a aucun appui dans les textes qui indubitablement sont de l'époque préchrétienne. Pour arriver aux conclusions indiquées, il faut changer le sens des mots et utiliser une exégèse inacceptable.

    La mort apparente de Jésus et la réanimation postérieure avec l'aide de la médecine des Esséniens ont connu une autre variante dans l'œuvre des Allemands Holger Kersten et Elmar Gruber. D'après ceux-ci, les analyses au carbone par lesquelles on estima que le suaire de Turin n'était pas une relique authentique furent falsifiées par le Vatican, parce qu'il ne convenait pas que l'on sût la vérité: en réalité, le suaire révèle que Jésus n'était pas mort. La théorie de la falsification des analyses a été adoptée et diffusée par certains catholiques avec des intentions qui n'ont rien en commun avec celle des auteurs en question.

    L'œuvre de Dalmiro Sáenz, Cristo de pie (Le Christ debout) est un roman d'apparence historique dans lequel se révéleraient des données de la vie authentique d'un Jésus essénien, dont les documents seraient demeurés cachés à Qumrân et que l'on n'aurait pas encore fait connaître. Comme dans les autres cas, une fantaisie totalement incompatible avec ce que l'on sait aujourd'hui des manuscrits.

    Dans toutes ces œuvres, il apparaît que, sous une forme ou sous une autre, les doctrines du christianisme existaient déjà à Qumrân et que l'Évangile n'a apporté rien de nouveau.

    En 1950, peu d'années après les découvertes, le professeur André Dupont-Sommer, de la Sorbonne, soutint qu'il fallait chercher à Qumrân les origines du christianisme. En d'autres cas, ces auteurs présentent les similitudes de forme et de contenu des textes pour en déduire immédiatement qu'il s'agit d'une identité.

    Enfin, d'autres se limitent à affirmer que Jésus a appris sa doctrine dans la communauté de la Mer Morte, mais sans présenter aucun document pour appuyer cette affirmation. Les œuvres publiées en France par Gérald Messadié appartiennent à cette catégorie. La lenteur à publier - pour les motifs mentionnés plus haut - a été critiquée également par d'autres experts, mais l'explication selon laquelle on la devrait à un « complot » est le fruit de l'imagination, vu que l'édition dépend également de spécialistes non chrétiens qui n'ont jamais parlé de son existence.

    Bien plus, les membres du comité interconfessionnel responsable de la publication, dont faisait partie également J. Allegro, présentèrent une lettre dans laquelle ils s'opposaient aux affirmations de ce professeur.

    Enfin, l'édition totale des manuscrits a révélé qu'il ne s'y trouve rien qui mette en danger la foi des Chrétiens. Voire, ils peuvent être lus en version espagnole depuis plusieurs années. Le professeur Florentino García Martínez a publié en 1992 la traduction complète des manuscrits non bibliques, édition qui ultérieurement a été retraduite en d'autres langues.

    Manuscrits chrétiens à Qumrân

    Le père José O'Callaghan, professeur jésuite de Rome, a donné involontairement une forte impulsion à l'affirmation selon laquelle les habitants de Qumrân étaient les premiers Chrétiens, en annonçant qu'il avait identifié des textes du Nouveau Testament parmi le fragment de la grotte 7. Celle-ci, découverte en février 1955, attire l'attention des chercheurs, parce que, contrairement aux autres, elle contient seulement des papyrus (il n'y a pas de parchemins), qui sont rédigés seulement en grec (pas de textes en hébreu ni en araméen). Les fragments que l'on a pu facilement identifier parce qu'ils comprennent des mots ou des phrases entières appartiennent à l'Ancien Testament (la Septante).

    Le père O’ Callaghan s'est penché sur les fragments minuscules qui contiennent seulement quelques lettres et qui, à cause de cela, offrent une plus grande difficulté pour leur identification. Dans des conférences et des publications, de même que dans l'édition de son livre en 1974, ce chercheur présenta l'hypothèse que neuf de ces fragments appartenaient – avec différents degrés de certitude – aux livres du Nouveau Testament. Aujourd'hui, la discussion se limite au fragment 7Q5, qui serait à peu près de l'année 50 après Jésus-Christ, et qui, selon le père O’ Callaghan, contiendrait le texte de Mt 6, 52-53.

    Cette hypothèse, amplement discutée, est acceptée par certains et rejetée par d'autres. Le problème consiste à savoir si quelques lettres peuvent donner la certitude qu'à Qumrân on trouve des textes du Nouveau Testament.

    Il semble­rait qu'à l'aide des ordinateurs on a pu prouver scientifiquement que dans les livres écrits en grec actuellement connus, le groupe de lettres en question ne peut appartenir à nul autre qu'à l'évangile de Marc. S'il en est ainsi, l'hypothèse d'O’ Callaghan est possible et satisfait beaucoup de scientifiques.

    D'autres, en revanche, la rejettent, comme c'est le cas pour l'Institut de critique textuelle de Münster (actuellement la plus importante). Les professeurs E. A. Muro et E. Puech sont arrivés à la conclusion qu'il s'agit d'un fragment de l'apocryphe Lettre de Henoch. Le professeur Harmut Stegeman, de l'université de Göttingen, présente cette hypothèse de lecture du même papyrus. Ce même auteur a publié ultérieurement un volume dans lequel il traite amplement et profondément de ce thème.

    Mais ce qui dans la discussion scientifique paraît une possibilité a été renversé par quelques-uns et présenté comme une certitude dans un cadre complètement différent.

    Des représentants des fondamentalistes actuels ont brandi l'affirmation selon laquelle l'évangile de Marc est antérieur à l'an 50, comme garantie que les évangiles contiennent un compte rendu littéral de ce que Jésus a fait et dit, rédigé immédiatement après les faits. On attaque ainsi toute affirmation selon laquelle les évangiles présenteraient Jésus perçu à partir de la foi et de la prédication de l'Église.

    En retraçant la date de la composition de l'évangile on vise à exclure la possibilité d'un approfondissement théologique et d'une élaboration de la part de la communauté et des écrivains, processus aujourd'hui admis par tous les théologiens et aussi par le magistère de l'Église catholique.

    Pour conclure, du moins provisoirement

    Cette planche m’a permis de découvrir la communauté des Esséniens qui vivait aux alentours de Qumrân, quel était leur quotidien. Travail, prière, étude et ascèse constituaient les principaux axes de leur vie. J’ai aussi découvert leur fidélité fondamentale à la religion de leurs ancêtres juifs, leur vénération extrême à l'égard du Temple de Jérusalem, des points communs avec les Chrétiens : ils observaient la chasteté. Ils pratiquaient la bénédiction du pain et du vin ; ils se baptisaient ; ils s'interdisaient toute nourriture animale sauf le poisson. Tout cela était identique aux pratiques chrétiennes de l'antiquité. Indirectement, cette recherche m’a aussi permis :

    • d’évoquer la découverte des « Manuscrits de la mer Morte » dans la localité de Qumrân ;
    • de remettre en question bien trop de certitudes dues à l’éducation catholique reçue durant mon enfance
    • et notamment de découvrir une histoire bien différente des origines probables du christianisme.

     

    R:. F:. A. B.

    Bibliographie

    Del Medico, H.E. - Le Mythe des Esséniens

    Editions Plon, Paris, 1958

     

    Eisenman Robert - The Dead sea scrolls and the first christians

    Element Books Ltd., 1996

     

    Gallez Edouard M. - Le Messie et son prophète - 2 tomes

    Editions de Paris, Versailles, 2005

     

    Ouvrage collectif sous la direction de Hershel Shanks

    L'Aventure des manuscrits de la mer Morte

    Collection Points, Editions  Seuil, Paris, 2002

     

    Simon Marcel - La Civilisation de l’Antiquité et le Christianisme

    Chapitre concernant le Judaïsme

    Editions Arthaud, Paris, 1972


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