• * Le silence

    Introduction

    « La tradition initiatique remonte à une époque où les livres étaient inconnus. Qui voulait s’instruire devait alors observer, méditer, deviner et se taire. Le silence s’imposait car aucun langage philosophique ne s’était encore formé, si bien que pour exprimer des conceptions d’ordre élevé, les mots faisaient défaut. La pensée n’avait pas non plus la précision que devaient lui donner les Grecs : elle restait nuageuse et flottante, propre à être évoquée par des symboles, plutôt que de se laisser figer en formules verbales fournissant matière à discussion ».

    Comme vous pouvez sans doute le percevoir dans cette citation d’Oswald Wirth, il y a bien longtemps, le silence revêtait déjà une grande importance mais sa nécessité semblait probablement plus évidente que de nos jours pour un néophyte.

    Je vais tenter, ce Midi, d’approcher le concept de silence en évoquant tout d’abord brièvement les quelques allusions au silence présentes dans nos rituels. J’analyserai ensuite les sortes de silence. Après avoir dégagé ses raisons et ses avantages, j’essaierai enfin de mettre en évidence l’importance du silence dans chacun de nos trois premiers degrés de la Maçonnerie contemporaine.

    Quelques allusions au silence dans notre rituel

    Le concept de silence est présent dans le rituel de nos Tenues au grade d’Apprenti.

    Quelques expressions doivent retenir notre attention :

    • La première que je retiendrai se trouve dans le serment que nous avons tous prononcé :

    " Je promets et je jure de ne jamais révéler aucun des secrets de la Franc-maçonnerie ".

    • Je retiendrai aussi une des expressions que formule le Vénérable Maître lors de la Fermeture des Travaux :

    " Retirons-nous sous la Loi du silence ".

    • ainsi que celle que prononce le Premier Surveillant lorsque les Frères n’ont plus rien à exprimer :

    " Le silence règne sur l’une et l’autre Colonne ".

    Il s’agit d’une expression qui désigne le moment, en cours de Tenue maçonnique, où l’on parvient au passage d’un point de l’ordre du jour à un autre. Lorsqu'un sujet a été abordé et qu’il ne reste plus rien à en dire, le Premier Surveillant prononce ces mots rituels sans lesquels il n’est pas possible de passer à la suite. Selon le Rite pratiqué, l’expression peut varier. Parfois le Premier Surveillant dira « Les deux Colonnes sont muettes » ou « Le silence règne sur l’une et l’autre Colonne » ou encore « Les Colonnes méditent en silence ».

    • Faut-il rappeler qu’en posant sa main sur la gorge en formant l'Équerre, chacun d’entre nous se rappelle qu’il préférerait avoir la gorge tranchée plutôt que de révéler nos mystères ?
    • Quant au Mot sacré, il ne peut jamais être prononcé : il ne peut que s’épeler.

    Trois aspects du silence

    Alors que, lors d’un tuilage individuel, les Mots devraient idéalement être chuchotés à l’oreille du Couvreur, le silence va plus loin puisqu'il établit le calme acoustique. Notre Ordre nous impose deux formes de silence : le secret et le mutisme des Apprentis.

    Le secret

    Le secret, appelé « Loi du Silence », exige de tout Maçon qu’il ne révèle rien de ce qui se dit et se fait dans les locaux maçonniques, non seulement vis-à-vis du monde profane mais vis-à-vis du Frère absent à une Tenue qui demande à un Frère présent ce qui s’y est passé. Seul le Vénérable Maître a le pouvoir de renseigner un Frère absent. La Loi du Silence est un symbole de discrétion verbale absolue des Francs-maçons sur leurs activités.

    Un Maçon doit s’abstenir de toute divulgation susceptible de porter préjudice à la Franc-maçonnerie ou à ses membres. L’ésotérisme n’est pas susceptible de divulgation !

    La discipline du silence portait autrefois les anciens Maçons à laisser sans réplique les calomnies dont ils étaient l’objet. Ils attendaient stoïquement que la vérité se fit jour. Elle triomphe nécessairement !

    La pensée, au surplus, est elle-même une force qui agit au dehors d’une manière mystérieuse. Elle peut influencer la volonté d’autrui sans pour autant être exprimée par la parole ou par l’écriture. C’est ce que révèle l’étude des lois occultes de la pensée. Instruit de ces lois, l’Initié s’applique à se taire. Il se concentre, afin d’imprimer à ses idées une plus haute tension. Il dispose du plus puissant de tous les moyens d’action : la pensée dirigée en pleine connaissance de cause. Mais il convient en ces matières de joindre l’exemple au précepte et de ne pas enfreindre la « Loi du Silence » plus qu’il n’est permis.

    Le mutisme des Apprentis

    La règle du silence ne s’applique qu’aux Apprentis quand ils sont en Loge.

    Le mutisme des Apprentis contient un symbolisme diversement interprété dans le corpus maçonnique. Ce silence est chargé d’une signification ésotérique qui a sa juste place dans le contexte initiatique. Il s’agit d’une règle, parfois confondue avec la loi parce que le secret commande à ceux qui le détiennent un devoir de réserve «vocal».

    Les néophytes auraient tort d’envisager leur silence sous l’angle de la brimade ou de la frustration. Ce sentiment provient peut-être des interprétations habituelles du symbole.

    Cependant la règle du Silence admet des exceptions :

    • c’est le cas lorsque l’Apprenti est invité à donner à chaud, pendant les agapes qui suivent la Tenue de réception, ses premières impressions à propos de son Initiation ;
    • c’est aussi le cas lorsque l’Apprenti monte à l’Orient pour y tracer sa planche d’augmentation de salaire ;
    • enfin c’est encore le cas lorsque l’Apprenti est autorisé à parler, soit à la demande du Vénérable Maître, seul Officier habilité à l’exempter de la règle, soit à la demande d’un Maître près duquel il se trouve et auquel il a donné par écrit une raison valable de dire un mot, par exemple pour donner des informations sur l’état de santé d’un Frère absent.

    Après les Tenues, la règle n’est plus applicable : l’Apprenti peut parler librement.

    Évoquons à présent la discrétion maçonnique.

    La discrétion maçonnique

    Le jeune Maçon doit donc, d’une manière générale, se montrer très réservé. Tout prosélytisme intempestif lui est interdit. Il n’est pire erreur que la vérité mal comprise. Parler pour se faire mal comprendre est à la fois dangereux et nuisible.

    En conséquence, écoutons chacun avec bienveillance, sans faire parade de notre manière de voir. Nous avons à former notre opinion et, dans ce but, nous avons tout avantage à entendre les avocats des causes les plus contradictoires. Apprenons à juger sans le moindre parti pris. C’est ainsi que nous deviendrons des penseurs indépendants ou des libre-penseurs, dans le vrai sens du mot.

    Je voudrais à présent m’étendre un peu plus longuement sur le thème de la « Loi du Silence ».

    La Loi du Silence

    Qu’entend-on par « loi du silence » ?

    La « Loi du Silence » présente trois aspects :

    1. C’est tout d’abord l’obligation pour un Maçon de garder le secret sur ce qui a été dit et fait en Loge. L’objet de nos travaux ne peut en effet pas être divulgué. « La loi du Silence » veut qu’à la fin de chaque Tenue maçonnique, nous réaffirmions, par la voix du Vénérable Maître, notre serment de ne pas divulguer les travaux maçonniques auxquels nous avons participé, cela aussi bien au monde profane qu’aux Frères qui ont été absents à nos Travaux.
    1. Mais la « Loi du Silence » concerne aussi le secret d’appartenance. Cette consigne s’applique, pour soi et pour les autres, au fait de révéler l’appartenance à la Franc-maçonnerie, au Rite pratiqué et aux rituels en vigueur dans les ateliers. Ainsi, il est interdit de dévoiler à un Maçon, encore moins à un profane, l’appartenance à l’Ordre, de telle ou telle personne. Tout Maçon n’est ainsi connu que des membres de son Atelier. Libre à lui de se dévoiler ou non.
    1. Enfin, de même, ce qui se passe au sein de chaque degré ne peut être révélé. Dans le même esprit qui conduit à ne pas divulguer ce à quoi on a été initié, la «Loi du Silence» est aussi d’application de manière interne et sert de garde-fou entre les différents degrés. En effet, chaque Maçon doit vivre l’Initiation et son évolution maçonnique à son propre niveau, de l’intérieur, et non pas en étant informé par un quelconque récit extérieur.

    Le silence chez les Apprentis

    Tout Apprenti se trouve assujetti, durant toute la période d’apprentissage, à cette «règle» du silence. Pendant cette période, il devra apprendre à se taire, à se contrôler, à dominer ses élans naturels. En observant ce qui se passe autour de lui, il découvrira peu à peu les particularités du rite comme la spécificité et la gestuelle inhérentes au travail maçonnique.

    Se concrétisant de fait par une mise en retrait du monde, le silence le rend plus disponible.

    Il favorise l’observation et procède à la mise en branle d’énergies subtiles. Celui qui veut comprendre le monde doit passer par l’univers du silence pour méditer objectivement, parvenir à l’entendement des choses secrètes et faire s’exprimer la simplicité naturelle et l’élan du cœur. Bien évidemment, ce mouvement en soi va donner un sens tout particulier à son inscription dans l’axe de la perpendiculaire car «le silence favorise l’ascension pour parvenir à la contemplation de Dieu».

    A l’instar de tout apprenti entrant dans la carrière, le métier ou sur le chantier d’œuvre, l’Apprenti Maçon va devoir écouter le Maitre parvenu au sommet de la technique et observer attentivement l’outillage pour discerner son art particulier et la façon de s’en servir. Ce n’est qu’en agissant ainsi qu’il pourra tenter d’obtenir un résultat particulier en s’essayant au maniement du Maillet et du Ciseau avant de procéder à la taille sur la pierre.

    Jadis, parmi les tailleurs de pierre du Moyen Age, l’apprenti se soumettait à l’autorité paternelle d’un maître qu’il s’engageait à servir pendant sept ans. Il était admis aux réunions corporatives mais uniquement à titre d’auditeur muet. Il était là pour s’instruire en silence et n’avait à prendre aucune part aux débats ou aux votes.

    Au fur et à mesure que l’apprenti s’instruisait, il devenait plus apte à se faire un jugement sur les matières en discussion mais, faute de compétences suffisantes, il n’était pas appelé à donner son avis. Toujours attentif, mais renfermé en lui-même, il devait patiemment mûrir ses opinions, jusqu'au jour où il lui serait permis de les manifester.

    La permission nécessaire à cet effet ne lui était accordée que lors de son admission définitive dans la corporation lorsque le stage des sept années réglementaires était achevé.

    De nos jours, les Apprentis participent à nos Tenues en observant le silence le plus complet. Lorsque la parole est donnée aux Colonnes, nos jeunes Frères doivent être dûment couverts par le Second Surveillant.

    Le « silence de l’Apprenti » s’applique aux nouveaux Initiés à qui il est ouvertement recommandé « d’écouter et de se taire » afin de s’imprégner pleinement des us et coutumes maçonniques – jusqu'à ce qu’ils parviennent au degré de Compagnon.

    Le Profane qui vient d’être reçu Maçon selon les formes traditionnelles, n’a point acquis, par ce seul fait, les qualités qui distinguent le penseur éclairé de l’homme inintelligent et grossier. Le cérémonial de Réception n’a de valeur qu’en tant que mise en scène d’un programme qu’il importe au Néophyte de suivre pour entrer en pleine possession de toutes ses facultés.

    L’Apprenti Maçon a donc pour premier devoir de méditer les enseignements du rituel, afin d’y conformer sa conduite. C’est là son devoir par excellence, son seul devoir qui comprend tous les autres qui sont contenus dans l’obligation qu’il a prêtée avant de recevoir la Lumière :

    • Se taire devant les profanes
    • Chercher la Vérité
    • Vouloir la justice
    • Aimer ses Frères
    • Se soumettre à la Loi.

    Les raisons du silence

    Pour l’aider dans sa démarche, le silence règne sur la Colonne du Septentrion. Pourquoi ce silence ? Tout simplement pour lui apprendre à contrôler ses pulsions naturelles ou instinctives, à développer en lui le germe d’une future maîtrise du comportement physique, intellectuel et moral, pour qu’il s’astreigne à voir, écouter, observer ce qui se passe autour de lui.

    Essayer de comprendre, s’efforcer de discerner, c’est commencer à s’ouvrir sur les hommes, sur le monde, au lieu de concentrer sur soi égoïsme et égocentrisme.

    Par l’observation, l’Apprenti va découvrir les bases du Travail en Loge et l’importance du rituel. Les Compagnons et les Maîtres, soumis à une rigueur identique à la sienne, indiquent déjà la route que tous doivent suivre.

    Les fruits du silence

    Les fruits du silence au premier degré me paraissent importants. Ce mutisme temporaire habitue très tôt le néophyte à améliorer son écoute des Compagnons et des Maîtres, plus avancés en principe sur la voie initiatique. Il lui permet de bien observer l’exécution des rituels, la décoration du temple, les déplacements du Maître des Cérémonies, l’emplacement des officiers, la circulation de la parole, etc.

    Le silence apprend à l’Apprenti à s’intégrer peu à peu, discrètement, au sein d’une communauté nouvelle qu’il n’appréhendera complètement que bien plus tard. Il le fait réfléchir sur la façon dont il s’exprimera quand il y aura droit, sans bavardage, sans pédantisme, sans intolérance mais avec conviction et fermeté.

    Au plan symbolique le plus profond, le Silence de l’Apprenti est l’aspect exotérique du silence mental, première étape obligée de l’initié à la conquête de la maîtrise de son moi.

    Dans la pratique et dans le respect du silence, je vois au moins trois avantages.

    1. Le silence mental est en fait une concentration intense de la fonction pensante sur un seul et unique objet concret ou abstrait.
    2. Plus cette pratique est fréquente, plus nous perdons l’habitude de nous disperser en pensées vagabondes d’inégales valeurs et nous rassemblons ce qui est épars dans notre moi.
    3. L’épaisseur et l’obscurité de ce moi diminuent au profit d’une transparence progressive qui libère petit à petit la Lumière spirituelle que nous avons demandée lors de la cérémonie d’Initiation.

    S’interdire de parler pour s’astreindre à écouter est une excellente discipline intellectuelle lorsqu'on veut apprendre à penser. Les idées mûrissent par la méditation silencieuse qui est une conversation avec soi-même. Les opinions raisonnées résultent de débats intimes qui s’engagent dans le secret de la pensée. Le sage pense beaucoup et parle peu.

    Quels que soient leurs degrés et qualités, les Francs-maçons aimant à répéter qu’ils sont toujours des Apprentis, le Silence des Apprentis est le symbole-clé de la véritable initiation maçonnique et de toute voie authentiquement initiatique.

    Quant au secret maçonnique, il me parait nécessaire d’en comprendre le sens exact et d’être en mesure de le vivre par la pratique du Silence.

    Symboliquement, le Silence est le prélude d’ouverture à la révélation agissant comme un passage. Il me semble que le silence peut être comparable à la brève rétention du souffle entre inspiration et expiration. De même que cette rétention, le véritable Silence coïncide avec toute absence de tumulte.

    En prenant conscience de nos contradictions, nous voilà en mesure de pénétrer dans cette zone de silence enfouie au plus profond de nous-mêmes.

    Il existe dans chaque individu un lieu, une zone de silence. Pourtant peu de Maçons l’atteignent tant est grand l’éventail des distractions qui nous attirent et des soucis qui nous hantent.

    Sans le recours à la pratique du Silence, il est vain de prétendre se connaitre et donc d’être en mesure de connaitre autrui et de tendre à l’approche de l’Absolu.

    Pour terminer cet important chapitre consacré au silence de l’Apprenti, prêtons encore un instant attention à des propos de Guy Boisdenghien :

    «Ainsi, tout ce qui est éprouvé profondément requiert le Silence car l’indicible, tel le concept d’Amour auquel se réfère la Maçonnerie, ne saurait s’exprimer totalement par l’extériorisation. Le Silence est créateur car il assure la fécondité dans l’anonymat. L’individu s’efface laissant au silence toute son ampleur. Une des clés de la progression initiatique peut s’exprimer en ce que mon silence rejoigne le Silence».

    Nos jeunes Frères pourraient alors se demander si le silence du Compagnon est le même que celui de l’Apprenti.

    Le silence du Compagnon

    Il est vrai que le Compagnon a le droit de prendre la parole en Tenue mais il ne doit rien révéler de ce qu’il a appris ni aux profanes ni aux Apprentis. L’Apprenti a dû prendre l’engagement de se taire devant les profanes, de se soumettre aux lois de la Franc-maçonnerie et d’aimer ses Frères. Le Compagnon ne se contente pas de renouveler sur ces divers points sa première obligation car on est en droit de demander à un Maçon instruit ce qu’on ne pouvait exiger d’un débutant.

    C’est ainsi que le Compagnon devra redoubler de discrétion et se garder, en particulier, de chercher à expliquer aux Apprentis ce qu’ils ne sauraient comprendre. Il faut en effet laisser évoluer chaque esprit, sans prétendre faire brûler aux intelligences les étapes de compréhension qui leur sont nécessaires. N’imposons donc jamais notre manière de voir et sachons nous mettre à la portée de ceux qui sont moins avancés que nous.

    La discipline du silence doit surtout engager l’Apprenti à ne point gaspiller ses forces mentales en bavardages prématurés. On ne devient un penseur qu’en rentrant en soi-même et en s’exerçant à concentrer son énergie intellectuelle. Par le fait que l’on garde scrupuleusement un secret, on s’assure, en outre, les avantages de la fidélité envers ceux qui vous l’ont confié.

    Le Maçon qui manque à la discrétion promise, se détache de l’Ordre par le fait même et renonce à tous les bénéfices intellectuels et moraux de la fraternité initiatique. Or, toute la force du Compagnon réside en sa participation à l’âme de la Franc-maçonnerie. Le silence prend donc pour lui une importance capitale, d’autant plus qu’il est appelé à agir initiatiquement, c’est-à-dire en véritable conspirateur de la pensée et du vouloir.

    Si la nécessité de la pratique du silence a déjà bien été démontrée pour la progression au degré d’Apprenti, le Compagnon acquiert la faculté de prendre la parole mais il est conscient qu’il y a un temps pour parler et un temps pour se taire.

    Le Compagnon se doit surtout d’intégrer en lui que le Bien est le principe vers lequel convergent toutes les notions évoquées, perçues et étudiées en Loge.

    Le droit de parler n’est pas contradictoire avec le devoir de se taire. Le silence du Compagnon n’est donc pas celui de l’Apprenti !

    Jadis, les Compagnons étaient initiés aux mystères : un tour de main, une astuce de métier, une connaissance professionnelle. Ces savoirs empiriques, utiles et indispensables, remontent parfois à la nuit des temps et, souvent, ils permettent à leurs possesseurs de se distinguer des travailleurs de leur profession par la qualité de leur travail, par la richesse de leurs réussites.

    Dans la construction, les connaissances pratiques et les tours de main ont dû conférer des privilèges à leurs possesseurs. Citons l’exemple de Léonard de Vinci qui, dans la rédaction de ses observations, écrivait à l’envers afin d’écarter les indiscrets. Les corporations de métiers avaient, elles aussi, leurs secrets. Il est normal que l’ouvrier qui exécutait perçoive de ces secrets l’essentiel. Mais, pour autant, il n’était pas habilité à les livrer. D'abord parce qu’il était lié par la loyauté professionnelle, mais également parce que sa connaissance était limitée aux nécessités de sa participation à la construction en cours. Il ne connaissait généralement qu’une partie de ce qu’il fallait savoir pour conduire l’œuvre entière à bonnes fins.

    Aujourd’hui, le silence du Compagnon est également une nécessité pour assurer la confiance que l’on peut avoir en lui. Trop parler nuit, mais surtout lorsqu'on parle à des ignorants ou à des malveillants.

    En se taisant le Compagnon prend conscience de l’importance des connaissances dont il a surpris l’usage et, sans doute, ce silence permet-il de peser le privilège qui lui est accordé de participer à une entreprise constructive. Il découvre qu’il n’y a plus là un jeu ou, plus exactement, que l’enjeu est la survie de l’Ordre et, finalement, il comprend que le silence est l’arme des forts. On ne dure que par le secret !

    Le silence du Maître

    Le Maître, lui, n’a pas à faire preuve d’une intelligence supérieure, géniale, transcendante. Par sa manière de vivre, et pas seulement par ses discours, il doit prouver qu’il est animé d’une intelligence bien équilibrée, que son entendement est complet dans le cadre de ses possibilités et que, pour lui, la Tolérance et la Fraternité ne sont pas que de vaines formules. Voilà ce qu’implique la «Loi du Silence» à laquelle les Maîtres sont soumis.

    La Vérité ne s’enseigne pas : elle se découvre. Ceux qui croient l’avoir découverte peuvent dégager pour les autres les voies qui, d’après eux, y mènent. Mais il convient qu’ils s’arrêtent là. En soumettant ses symboles aux méditations du Néophyte, c’est ce que fait la Maçonnerie. C’est aussi ce que doit faire le Maître Maçon car, s’il est bon qu’il rende la méthode intelligible et montre l’usage que l’on peut en faire, il serait néfaste qu’il s’égare en imposant ses vues personnelles pour en faire des dogmes. Nos travaux peuvent être collectifs mais nos conclusions doivent rester personnelles. La « Loi du Silence » est notre seule sauvegarde. Elle est aussi la plus féconde de nos disciplines.

    L’observation du silence est le seul moyen efficace que nous ayons pour nous livrer avec fruits à ce travail d’introspection qui doit mener chacun d’entre nous à la connaissance de soi.

    Celui qui ne se connait pas ne peut être un vrai Maçon car, non éclairé sur la nature, les causes et le mécanisme de ses propres faiblesses, erreurs et pensées, il doit inéluctablement être inapte à comprendre, supporter et excuser celles des autres. La Sagesse qui, en somme, ne consiste qu’en cette faculté supérieure de ramener les choses disparates à l’unité et les choses contradictoires à l’équilibre, ne lui est donc pas accessible.

    Comment celui qui ne se connait pas, pourrait-il, dans ces conditions, pratiquer la tolérance ?

    Prédicateur verbeux, il personnifiera l’intolérance et souvent, n’aura même pas sa sincérité pour excuse. L’ignorance, l’impuissance intellectuelle, voire la vanité, seront ses inspirations favorites. Il parlera sans arrêt, haut et fort, pour le plaisir de s’entendre et de recueillir les applaudissements d’un public sensible aux charmes de l’éloquence. Il vivra dans l’ivresse des paroles redondantes. Sa présence dans nos loges est à la fois déplacée et corruptrice.

    Non, mes Frères, le Sage est avare de discours et insensible aux acclamations. Sachons respecter la « Loi du Silence » et gardons-nous de l’avilir en la ramenant aux limites de la discrétion qui s’imposent quant aux choses maçonniques vis-à-vis du monde profane, encore que de nos jours la Maçonnerie soit devenue moins une société secrète qu’une société fermée et discrète.

    En réalité, elle n’est pas plus secrète que la vie privée d’un honnête homme mais ce n’est pas une raison pour livrer à la curiosité des autres les détails d’une intimité familiale que nous respectons.

    La Fraternité que nous pratiquons ne se prête pas aux promiscuités de la place publique. L’œuvre que nous poursuivons n’est viable que si nous y travaillons dans le calme, la confiance et le recueillement.

    Pour conclure, du moins provisoirement…

    Certes, mes très chers Frères , tout n’aura pas été dit ce Midi à propos du silence. Je n’ai en tout cas pas la prétention d’avoir atteint un tel objectif.

    Et, plutôt que de parler pour ne rien dire, je vais me contenter de conclure très provisoirement cette réflexion en vous livrant quatre brèves citations que je laisse à vos méditations :

    • La parole n’est utile que lorsqu'elle est indispensable.
    • Le silence n’est jamais ruineux, le bavardage l’est toujours.
    • Apprendre à parler, apprendre à se taire, c’est déjà apprendre à vivre en société.

    Et comme l’a très bien dit, me semble-t-il, Edouard Plantagenet : « Savoir se taire est une force ; c’est aussi une vertu ! »   

     

    R:. F:. A. B.

    Bibliographie

    Baudouin Bernard - Dictionnaire de la Franc-maçonnerie

    Editions De Vecchi, Paris, 1995 - Pages 145, 146

     

    Béresniak Daniel - Rites et symboles de la Franc-maçonnerie

    Tome I : « Les Loges bleues » - Editions Detrad, Paris, 1997 - Pages 15, 16, 19, 185

     

    Béresniak Daniel - L’apprentissage maçonnique, une école de l’éveil ?

    Editions Detrad, Paris, 1983 - Pages 131 à 133

     

    Boisdenghien Guy - La vocation initiatique de la Franc-maçonnerie

    Sentiers de la Tradition - Editions L’Etoile, Bruxelles, 1999 - Pages 15 ; 79 à 81 ; 205, 274

     

    Ferré Jean - Dictionnaire symbolique et pratique de la Franc-maçonnerie

    Editions Dervy, Paris, 1994 - Pages 162, 245

     

    Guigue Christian - La formation maçonnique

    Editions Guigue, Mons-en-Baroeul, 1996 - Page 263

     

    Login J. P. - Le Compagnon

    Editions Detrad, Paris, 1994 - Pages 77 à 80

     

    Plantagenet Edouard E. - Causeries initiatiques pour le travail en Chambre du Milieu

    Editions Dervy, Paris, 1995 - Pages 145 à 148

     

    Wirth Oswald - La Franc-maçonnerie rendue intelligible à ses adeptes

    Tome III « Le Maitre » - Editions Dervy, Paris, 1994 - Pages 30, 83, 132, 161, 239

     


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