• * L'épreuve de la coupe d'amertume

    Introduction

    Lors de l'Initiation au grade d'Apprenti au Rite moderne (belge), à l’issue des trois voyages et des épreuves des Eléments, le Frère Maître des Cérémonies présente au Récipiendaire une coupe remplie d'un breuvage dont le Vénérable Maître annonce qu’il a un goût amer. L’épreuve du « breuvage d’amertume » ou du « calice d’amertume » n’est pas présente dans tous les rites. Elle n’apparaît notamment pas au Rite Écossais Rectifié !

    Ce rituel n'est pas anodin et sans grande valeur ; au contraire, ce moment revêt un rôle fondamental dans la quête initiatique et ce simple geste contient trois symboles parmi les plus importants qu'un Franc-maçon doit retenir, afin de donner une pleine lumière à sa démarche.

     

    Calice ou coupe d’amertume

    A l’issue des épreuves des quatre Eléments, le Rituel d'Initiation prévoit que le Frère Maître des Cérémonies fasse boire au Néophyte un breuvage contenu dans ce que le Vénérable Maître appelle « le calice d’amertume » mais que Christian Guigue nous invite à plutôt appeler la « coupe d’amertume ».

    Tentons de comprendre s’il s’agit d’un calice ou d’une coupe.

    En Franc-maçonnerie, la coupe n’intervient pas dans le cadre d’une communion personnelle avec le Grand Architecte de l’Univers mais comme un avertissement. Parfois appelée à tort « calice » à certains rites, la coupe d’amertume, dénommée ainsi à cause du liquide qu’elle contient, signale à l’Apprenti qu’en cas de défaillance ou de parjure, sa vie présente mais aussi future dans l’autre monde deviendront comparables à l’amertume du liquide contenu.

    Ce breuvage, qui, dans le monde profane, est ce qu’on appelle couramment « un digestif », a un goût assez particulier ! La Loge s’approvisionne généralement d’un produit que l’on trouve dans le commerce sous l’appellation « Underberg ». Nos plus « jeunes » Frères qui seront, tôt ou tard, sollicités pour remplir la charge d’Architecte ou d'Économe, doivent le savoir !

    L’objectif poursuivi par cette épreuve est de faciliter à l’Impétrant l’oubli de ses penchants passés, sa dépersonnalisation et sa mort à sa vie passée. Il ne s'agit pas de détruire les particularités de son caractère ou de modifier son destin, mais de maîtriser ses penchants afin de saisir la quintessence de son être et de le faire vivre conformément à son déterminisme. Il s'agit donc bien de renaître à une autre vie, plus consciente.

     

    Un peu d’histoire !

    Selon André Doré, ce symbole proviendrait d’Allemagne, via le Rite Rectifié qui en faisait déjà usage vers 1755. Jean Reyor considère que le « calice d’amertume » n’a pas d’équivalent dans les initiations chrétiennes ni dans les initiations chevaleresques et hermétiques. Cette pratique semble aussi complètement inconnue en Angleterre. On la retrouve dans le rituel de 1785 du Grand Orient de France.

    Dans le « Régulateur du Maçon » datant de 1801, le « calice d’amertume » est présenté au Récipiendaire après les trois voyages dans la Loge. Sa signification n’est pas liée à une mise en garde vis-à-vis d’un reniement du serment, mais par rapport aux difficultés de la voie initiatique.

    C’est pourquoi les paroles prononcées par le Vénérable Maître à l’issue de cette épreuve ont à peu près le sens suivant : « Monsieur, ce breuvage, par son amertume, est l’emblème des chagrins inséparables de la vie humaine : la résignation aux décrets de la Providence peut seule les adoucir ».

    Au Rite moderne (belge), la phrase exacte est : « Ce breuvage, par son amertume,  est l’emblème des épreuves inséparables de la vie. La résignation peut en adoucir les effets, mais le courage seul peut vous aider à les vaincre ».

    Selon Christian Guigue, la coupe d’amertume présente dans les rituels d’Initiation maçonnique remonte aux temps les plus lointains. Dans les initiations égyptiennes, le candidat devait boire un breuvage délicat composé de vin et de myrrhe, du moins le lui présentait-on ainsi ! En réalité, il s’agissait plus probablement d’une mixture affreuse faite de vinaigre et de teinture de noix de galle !

     

    Boire à la coupe

    Boire à la coupe permettait d’aborder un monde inconnu où l’ineffable mystère du devenir personnel spirituel pouvait se révéler et les directions à emprunter pour les choix d’orientation et d’action personnelle se dessiner. C’est bien évidemment de la mort spirituelle qu’il s’agit.

    La coupe peut donc guérir des élans charnels ou des diverses passions par les avertissements divinatoires qu’elle produit comme celui du salut eucharistique toujours possible pour le mystère de la grâce.

    La coupe doit faire également prendre en considération son contenu car elle n’a pas pour vocation de rester vide, sinon à quoi servirait-elle ? La coupe n’a d’importance que par le liquide qu’elle contient. Vide, elle ne présente aucun intérêt.

    Examinons à présent comment procéder pour mener cette épreuve avec efficacité. Une bonne complicité est nécessaire entre le Vénérable Maître qui doit lire le rituel en tenant compte de ce que fait simultanément le Frère Maître des Cérémonies.

     

    Caractéristiques et symbolisme des « trois phases »

    La coupe d’amertume contient un breuvage, c’est-à-dire un liquide doux-amer.

    Pour Jules Boucher, le candidat devrait boire le contenu de la coupe en trois temps, en trois gorgées, car il prend en considération les trois phases qui caractérisent le breuvage de l’Initié. Pour Jean Ferré, ces trois phases devraient être respectées car le breuvage symbolise évidemment la vie humaine.

    La première gorgée de ce breuvage a un goût insipide, comme l’est la vie profane et matérielle dans laquelle l'Esprit n'est pas encore éveillé. L’être n’a pas su ou pas pu découvrir les vraies valeurs. Sa vie est errance, tumulte, chaos.

    La deuxième gorgée a un goût amer. Elle apporterait l'amertume de la vie de l'Initié, de celui qui cherche, de celui qui est tourmenté par le désir de connaître, mais aussi par la profonde solitude qu'il devra accepter pour découvrir soi-même. Le choc de ce goût amer éveille en lui la mémoire d'un monde passé, d'une unité primordiale dont il ne reste que le souvenir dans les formes acquises par les vertus que l'Initiation lui propose de pratiquer. Cette pratique le fera renaître à une vie plus spirituelle, dans laquelle il sera amené à gravir une échelle de valeurs autres et bien plus solides que celles de la pure existence profane. L’être prend conscience de ce qui est imparfait en lui, mais surtout des qualités qui sont en lui, qu’il a laissées inexploitées et qu’il doit cultiver. Beaucoup de courage et d’énergie sont nécessaires pour qu’il puisse travailler sur lui, tailler sa pierre.

    La troisième gorgée semble douce. L’être a dépassé l’état de souffrant. Cette troisième gorgée ou ce troisième temps représenterait la vie de l’Adepte qui a reçu depuis longtemps la Lumière en laquelle il puise, Lumière qui lui confère toute sa sérénité, sa paix intérieure et profonde, la quiétude que lui a valu l’Initiation. Lorsque l'Initié sera devenu un véritable Adepte de l’Art Royal, c'est-à-dire lorsqu'il sera parvenu à la sérénité, alors seulement il pourra goûter et apprécier la douceur de ce breuvage. Celui-ci pourrait alors être comparable à une boisson divine qui confère l’immortalité.

    Même si ces trois phases rappellent les trois voyages qui viennent d’être effectués ou évoquent aussi les trois degrés fondamentaux de l'Initiation, le symbole lié à cette boisson est contenu dans la coupe.

    Tout « Cherchant » dans la voie initiatique doit vider la coupe d’amertume jusqu’au bout, jusqu’à la lie, comme le précise notre rituel, car tout être authentique est confronté, au fur et à mesure de la progression de sa quête, aux plus dures épreuves. L’absorption préalable du breuvage chargé d’amertume est la meilleure manière de s’y préparer par la connaissance. La coupe est symbole de transition entre le monde profane, d’où vient le Récipiendaire, et le monde des aspirations spirituelles.

    Comme dans les rites compagnonniques, la coupe d’amertume rappelle étrangement par son goût désagréable la boisson aigre qui fut offerte au Christ au jardin des Oliviers ! Jésus prie pour que ce calice, symbole des souffrances de la Passion, lui soit épargné, mais se résigne à ce que la volonté de Dieu soit faite plutôt que la sienne.

     

    Symbolisme de l’épreuve de la coupe d’amertume

    La signification de cette épreuve gestuelle est liée aux difficultés de la voie initiatique. En effet, le Vénérable Maître, qui sollicite le candidat à vider la coupe jusqu'à la lie, précise que ce breuvage, par son amertume, est l’emblème des épreuves inséparables de la vie. La résignation peut en adoucir les effets mais le courage seul peut l’aider à les vaincre.

    Boire à la coupe, c’est s’engager fermement sur le chemin de la connaissance de soi. Boire la coupe jusqu'à la lie, c’est consentir à persévérer jusqu'au bout quelle que soit la nature des épreuves à traverser, et s’engager à triompher de ses ténèbres intérieures.

     

    Conclusion provisoire

    Tout cherchant dans la voie initiatique doit vider la coupe d’amertume jusqu'au bout, jusqu'à la lie, car tout être authentique est confronté, au fur et à mesure de la progression de sa quête, aux plus dures épreuves.

    L’absorption préalable du breuvage chargé d’amertume est la meilleure des manières de s’y préparer par la connaissance, tout comme Mithridate qui s’immunisa contre le poison.

    La coupe est symbole de transition entre le monde profane, d’où vient le Récipiendaire, et le monde des aspirations spirituelles.

    La coupe étant vide, l’épreuve étant achevée, la Loge est à présent prête à satisfaire les vœux du candidat et à récompenser sa persévérance pour autant que ce dernier consente à prendre l’engagement solennel que la Franc-maçonnerie impose à ses membres. Et c’est généralement ce qui se produit !

    R :. F :. A. B.

    Bibliographie

     

    Darche Claude - Vade-mecum de l’Apprenti

    Editions Dervy, Paris, 2006

     

    Doré André - De la maçonnerie opérative au Grand Orient de France

    Essai sur les origines des grades et rituels symboliques

    In "Bulletin du Grand Collège des Rites" n° 92

    Septembre 1979 – Pages 121 à 149

     

    Ferré Jean - Dictionnaire symbolique et pratique de la Franc-maçonnerie

    Editions Dervy, Paris, 1994

     

    Lhomme Jean, Maisondieu Edouard, Tomaso Jacob

    Ésotérisme et spiritualité maçonniques

    Editions Dervy, Paris, 2002

     

    Mainguy Irène - La symbolique maçonnique du troisième millénaire

    Editions Dervy, Paris, 2006

     

    Reyor Jean - Sur la route des Maîtres maçons

    Editions Traditionnelles, 1989

     

     


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :