• * Le parcours maçonnique de W. A. Mozart

    Introduction

    En ce mois de janvier 2006, nous célébrons le deux cent cinquantième anniversaire de la naissance de Mozart. Wolfgang Amadeus Mozart est en effet né à Salzbourg le 27 janvier 1756. A l'instar de Goethe et de Schiller, Mozart a été initié aux grades maçonniques et a effectivement participé aux Tenues de deux Loges viennoises depuis l’âge de 28 ans. Pour ces sociétés fraternelles, il a écrit de nombreuses œuvres mais qui sont relativement peu connues du monde profane alors qu’elles méritent pourtant grandement d'être abordées.

    Il existe pas mal de renseignements ci et là concernant les contacts que Mozart a eus avec la Franc-maçonnerie. La présente planche n’a d’autre ambition que de rassembler ce qui est épars. C’est pourquoi je n’ai aucun mérite si ce n’est d’avoir tenté de réunir et de synthétiser ces quelques informations.

    J’aborderai successivement les premiers contacts de Mozart enfant avec la Franc-maçonnerie ; la Franc-maçonnerie considérée une affaire de famille chez les Mozart ; l’Initiation de Mozart ; le Profane Mozart devenu un Initié ; Wolfgang, un Franc-maçon prosélyte ; Mozart et l’Initiation des femmes ; et enfin, le symbolisme maçonnique de « La Flûte enchantée » puisqu'on sait depuis pas mal d’années que cet opéra est l’une des œuvres  maçonniques de Mozart dont il est possible de comprendre le symbolisme.

    L’enfance et les premiers contacts maçonniques

    Mozart a 11 ans lorsque …

    Le 26 octobre 1767, le petit Wolfgang est atteint de la variole. C’est le docteur Wolff qui le guérira. Celui-ci est notoirement Franc-maçon et d’ailleurs, à cette époque, les Loges de Vienne sont peu secrètes : la teneur des Travaux effectués en Tenue est régulièrement publiée dans les journaux !

    En remerciement de sa guérison, bien que la maladie lui ait laissé quelques cicatrices définitives, Mozart compose une mélodie et l’offre au docteur Wolff. Cette composition porte un titre (contrairement à ce que l’on dit, Mozart donnait parfois des titres à ses œuvres), et ce nom évoque déjà l’importance de la fraternité : il l’intitule « An die Freude ». Le texte (de J.P. Uz) est, fortement inspiré par la Maçonnerie. Mozart ne peut en avoir composé la mélodie sans en connaître le sens, d’autant qu’il considérait déjà les textes des compositions comme étant « la fille obéissante de la musique ».

    Mozart a 12 ans lorsque …

    En 1768, par l’intermédiaire de Thun, Wolfgang fait la connaissance du célèbre docteur Mesmer, Franc-maçon lui aussi, qu’il parodiera plus tard, gentiment, dans son opéra « Cosi fan tutte ». Il rencontre aussi à cette époque un directeur de théâtre, Sonnenfels, Franc-maçon, qu’il retrouvera d’ailleurs plus tard en Loge.

    Mozart a 16 ans lorsque…

    En 1772, entre ses deux voyages en Italie, Mozart écrit « O heiliges Band » sur un texte de Lenz, paru dans un recueil maçonnique réservé aux seuls Francs-maçons. Pourtant, aucun profane ne peut obtenir ce livret.

    Il serait aisé de penser que Mozart pouvait parfaitement fréquenter des Francs-maçons, sans pour cela épouser leurs idées. Il est cependant un fait troublant que l’on ne peut négliger : comment s’est-il procuré ce recueil ?

    Mozart a 17 ans lorsque…

    En 1773, un Franc-maçon important, von Gebler, commande à Wolfgang deux chœurs et cinq entractes pour accompagner un drame héroïque : « Thamos, König in Aegypten » (Thamos, roi d’Egypte), préfiguration de ce que sera un jour «  Die Zauberflöte » (La Flûte enchantée).

    Gebler est alors ce que l’on appelle un « Esprit des Lumières » et l’on accorde également ce nom à Goethe et à Lessing. Ce travail avait tout d’abord été proposé à Glück qui le refusa puis à Sattler dont il fut mécontent.

    Ainsi, Mozart, de 11 à 17 ans s’est trouvé continuellement témoin des interrogations des Francs-maçons et de leur mode de pensée.

    A la lecture de ces événements, il pourrait paraître périlleux de prétendre que Wolfgang, si jeune, adolescent, ait pu développer des sentiments dictés par une recherche philosophique.

    Il serait logique de raisonner ainsi, dans le cas d’un adolescent ordinaire, mais la personnalité de Mozart était si exceptionnelle qu’il est, connaissant son fonctionnement intellectuel et sensoriel, tout à fait logique de constater son aptitude et ce degré de réception des plus hautes spéculations de l’esprit.

    Nous le savons, Mozart exprimait des dons hors normes, en tout.

    La Franc-maçonnerie : une affaire de famille

    Entre la première œuvre maçonnique de Mozart et la dernière, il s’écoule 18 ans de réflexion.

    Plusieurs événements ont progressivement dirigé Wolfgang Mozart vers la Franc-maçonnerie, à l’époque considérée comme une sorte de confrérie très charitable et généreuse avec les démunis. Les épreuves qu'il a dû traverser l’ont poussé à se questionner, à l'âge où les enfants sont insouciants.

    Il paraît alors raisonnable de penser que Mozart enfant, atteint de si graves maladies, affrontant la mort, la douleur et la cécité, gardant de vilaines cicatrices et de nombreuses gênes, ait pu élever son esprit dans les questions fondamentales de l’existence, s’intéresser aux symboles liés à la vie, revoir la mythologie et nourrir ses facultés exceptionnelles de raisonnement.

    En effet, tandis que les enfants de son âge jouaient, courraient, s’organisaient quelque avenir insouciant, Mozart travaillait, composait, interprétait et, surtout, se questionnait sans cesse.

    L’année qui précéda la mort de sa mère, Mozart fit la connaissance de von Gemmingen, personnage illustre qui devint par la suite le Vénérable de sa Loge d’Initiation.

    En 1780, Marie-Thérèse d’Autriche est morte. Mozart est de retour au pays. Sa mère enterrée à Paris, il ne demande qu’à reprendre les contacts avec ses amis Francs-maçons. Joseph II régénère la Franc-maçonnerie car il ne s’oppose pas à son existence, ce qui est déjà énorme et permet aux loges de se multiplier en un temps record. Souvenons-nous de la raison pour laquelle Marie-Thérèse d’Autriche avait lutté avec acharnement contre la Franc-maçonnerie : son époux préférait dépenser son temps dans la Loge et en compagnie de ses Frères et de leurs ami(e)s. Marie-Thérèse s’organisa donc pour récupérer son mari volage en interdisant les Tenues maçonniques !

    Mozart souhaite alors faire ressortir, par le biais de ses créations musicales, et de manière claire, que la laideur des sentiments (dissonance) ne peut se résoudre que par l’harmonie des cœurs (consonance). Il considère que seules les lois de l’esthétique peuvent contenir le bien et le mal.

    Mozart est donc, bien qu’encore profane, déjà sérieusement éclairé ; son esprit s’élève vers une philosophie d’ordinaire inaccessible aux jeunes de son âge. En effet, son opéra « l’Enlèvement au Sérail » comporte déjà de nombreux éléments qui soulignent l’esprit de liberté anglaise – l’Angleterre est le berceau de la Franc-maçonnerie – par le personnage de Blonde.

    Il engage Constance, sa fiancée, à le rejoindre vivre dans son petit appartement, alors qu’ils ne sont pas mariés. On raconte alors en ville que « l’Enlèvement au sérail » est en fait «l’Enlèvement à Œil de Dieu» par allusion au domicile maternel de Constance Weber. En 1783, Gemmingen qui connaît intimement Mozart, installe sa propre Loge Maçonnique à Vienne. Il invite Mozart à s’y joindre pour y jouer le rôle de musicien, autrement dit, pour être un « frère à talent ».

    Toutes les hésitations de Mozart s’entendent parfaitement dans l’Andante con moto du quatuor à cordes en mi bémol majeur (K 428).

    Cette année-là, bien qu’il hésite encore à rejoindre son ami dans la Loge, il composera néanmoins un nombre exceptionnel d’œuvres dont la Messe solennelle en ut mineur.

    Mozart en cette période aura donc composé l’équivalent de deux œuvres par mois !

    Cette production, alors qu’il envisage tout juste d’entrer dans la Franc-maçonnerie, et que certaines de ses œuvres sont déjà fortement inspirées par l’Egypte, contiennent un bon nombre de symboles maçonniques, autant soufflés par les traditions des bâtisseurs de pyramides que celles des bâtisseurs de cathédrales.

    Mozart envoie sa lettre de candidature à la Loge « Zur Wohlthätigkeit » en novembre 1784. Il a 28 ans…et Constance ignore encore le projet de son époux.

    L'Initiation de Mozart

    Ainsi, c'était dans une ambiance d'effervescence culturelle intense que Wolfgang Amadeus Mozart frappa à la porte du Temple et demanda à être reçu comme Maçon dans la Loge « Zur Wohlthätigkeit » (A la Bienfaisance).

    C'était le mardi, 14 décembre 1784, à partir de 18 h 30, à la maison « Zum rothen Krebsen » n° 464 au Kienmarkt, très près du logement à la Schulerstrasse n° 8 (actuellement Domgasse n°5) que Mozart occupait de septembre 1784 à avril 1787.

    Il y avait à chaque fois une cinquantaine de participants aux Tenues dans ce Temple au deuxième étage de la maison Weinbrenner que les Francs-maçons de la Loge « Zur wahren Eintracht » (A la vraie Concorde) avaient loué pour 900 florins annuels, et dont la Loge « Zur Wohlthätigkeit », constituée le 2 février 1783, pouvait également profiter pour 250 florins.

    Ensemble avec un certain Wenzel Summer, vicaire à Erdberg – ce qui montre bien l'inefficacité des bulles papales sur le territoire de l'empire autrichien – et selon le rite de la Stricte Observance, Mozart fut dûment Initié comme Apprenti.

    Il est difficile de parler de la cérémonie d'Initiation car, si les rituels d'époque en disent long sur le déroulement de la cérémonie, très peu est connu de son caractère et la façon dont elle est vécue.

    « En réalité, tout ce qui a été écrit ne peut rien apprendre d'essentiel aux profanes, car le « secret initiatique » ne se découvre point dans les livres ni par quelque formule communicable. Il se révèle seulement par l'expérience existentielle et directe de l'initiation elle-même. C'est pourquoi le secret, que l'on reproche si fréquemment aux initiés et dont on accuse les francs-maçons, n'est qu'une conséquence inévitable et logique de leur respect de la vérité purement expérimentale de l'Initiation ».

    Ou comme l'a dit Confucius: « L'esprit a beau s'avancer, il n'ira jamais si loin que le cœur. »

    Il est certain que Mozart a profondément vécu son Initiation, dont l'importance ne s'est pas simplement reflétée dans ses compositions maçonniques proprement dites, mais dans toute une série d'œuvres qui deviennent seulement compréhensibles dans leur entité et leur plénitude si on se rend compte de leur référence à la Maçonnerie et aux dimensions émotionnelles et spirituelles de l'Initiation.

    La Franc-maçonnerie deviendra partie intégrante d'une démarche créatrice qui trouvera son apogée dans la « Zauberflöte », transposition sublimée du chemin du profane vers la Lumière.

    Mozart a depuis longtemps baigné dans une ambiance maçonnique mais ce sera seulement le 5 décembre 1784 que la Loge « Zur Wohlthätigkeit » fera circuler le document suivant dans les autres Loges :

    « Proposé le Kapellmeister Mozart. - Notre ancien Secrét\, le F\Hoffmann a oublié d'enregistrer ce membre annoncé aux très respectables LL\ soeurs. Il avait déjà été proposé il y a quatre semaines à la respectable L\ du district, et nous aimerions ainsi prendre dans la semaine qui vient les démarches nécessaires pour son admission, si les très respectables LL\ soeurs n'ont pas d'objection à formuler contre lui.

    A l'Or:. de V:. (Orient de Vienne), Schwankhardt: Secr:. 57 5/XII 84 ».

    Il est connu que Mozart, depuis de longues années, avait des contacts étroits avec des Maçons et qu'il partageait avec eux les idées sur les arts et sur la société. En entrant dans la Franc-maçonnerie, il se sentira pleinement à l'aise, cela d'autant plus qu'il y sera à pied d'égalité avec les meilleures têtes de l'époque et qu'il sera guidé par des amis qui deviendront ses Frères.

    Il est cependant significatif qu'il ne se soit pas fait initier dans l'Atelier « Zur wahren Eintracht », Loge de prestige en 1784, mais dans la Loge plus petite et plus modeste « Zur Wohlthätigkeit ». Entre les deux Loges, il y avait cependant beaucoup de Travaux en commun. Elles organisaient ensemble un certain nombre de cérémonies, notamment la Fête de la Saint-Jean d’Été. La Loge « A la Bienfaisance » était dirigée par Otto von Gemmingen qui avait eu d'étroits contacts avec Mozart et été son protecteur à Mannheim en 1778. Grâce à von Gemmingen, Mozart avait également vu la même année à Paris le compositeur Franc-maçon Le Gros et ses amis.

    En 1784, Mozart avait passé plusieurs crises d'ordres divers, psychologique, philosophique, affectif, en particulier la séparation d'avec Theresa von Trattner, sous le toit de laquelle les Mozart avaient logé depuis 1783 et avec laquelle Wolfgang a entretenu des relations profondes.

    Quelles qu'en soient les raisons, les Mozart déménagèrent fin septembre 1784, et le mois suivant, le compositeur dédia à Theresa la Sonate, K. 457, ainsi que la Fantaisie, K. 475, en mai 1785.

    Mozart était devenu, d'autre part, depuis plusieurs années, adepte des aspirations du « Sturm und Drang » et des idéaux de l' « Aufklärung ». Il manifestait sa sympathie pour l'esprit de l'Illuminisme, « esprit progressiste, antimystique, irréligieux, rationaliste, socialement et politiquement prérévolutionnaire » (Massin), qui correspondait parfaitement aux aspirations de sa maturité.

    Le profane est devenu un Initié

    Le 14 décembre 1784, vers huit heures du soir, Wolfgang est donc entré dans la Franc-maçonnerie. Mais comme chacun le sait, on n’y entre pas comme dans un Théâtre. Il a attendu, seul dans un Cabinet de Réflexion, où ont été placés quelques symboles qu’il a reconnus. Il a pu distinguer à peine, dans la pénombre, les marques des principes fondamentaux. Une inscription a capté son attention : Mozart en connaissait la signification car il avait déjà visité l’intérieur de son être et se corrigeait depuis longtemps pour trouver le meilleur de lui-même, son Moi profond rayonnant. Mozart est un être doux, pur et sensible, ne l’oublions pas, venu pour chercher la Lumière. En attendant la cérémonie qui ferait de lui un jeune Franc-maçon, Mozart pensait à sa famille, à sa femme, à sa perpétuelle recherche d’absolu. Nul être n’était plus sincère que lui ce soir-là.

    De retour à son domicile, il tenta d’expliquer à Constance ce qu’il venait de vivre, sans cependant lui révéler les secrets dont il était désormais le gardien. Il lui confia combien la cérémonie l’avait marqué, et comme elle lui avait permis de différencier l’essentiel du dérisoire, la dissonance opposée à la noblesse de l’âme.

    Ils seront nombreux à s’illustrer dans cette quête ; d’ailleurs, n’appelle-t-on pas cette ère le «siècle des Lumières» ? Mozart retrouve dans la Loge de nombreux amis et quelques relations ; ceux qui n’étaient que de vagues connaissances sont devenus maintenant ses Frères ; tout cela prend des allures de « sacré » dans son pur esprit.

    Le nom de ceux qui accompagneront son voyage introductif figure sur une liste qui n'a rien de secret. Et sur de nombreux documents historiques, précieusement conservés, les signatures autographes attestent la présence de quelques illustres personnalités dont Mozart emprunta ce soir-là, vers vingt heures, le sillage spirituel.

    Il est ébloui, émerveillé. Ce bouleversement guidera le reste de son existence, sans jamais le détourner de sa foi chrétienne ; d’ailleurs, au soir de son Initiation, un prêtre et un moine sont présents dans le Temple. Initiés, eux aussi !

    Mozart découvre les Arcanes de son grade qui lui enseigneront les allégories et les symboles de sa Loge. Il retrouve une doctrine sans dogme, une Tradition basée sur une érudition gigantesque :

    des symboles numériques : Lumières, Batteries, Escaliers, Age, Années, Heures.

    des symboles géométriques : Triangles, Carrés, Pentagones, Hexagones…

    des symboles pratiques : Outils, Colonnes, Épées…

    des symboles décoratifs : Couleurs, Tabliers, Sautoirs, Bijoux…

    des symboles conceptuels : Références, Origines, Formules, Lettres…

    Son entrée dans la vie maçonnique par la conjonction du Rituel, de la Tradition et du Symbole va porter Mozart vers la Lumière. A l’issue de cette cérémonie, Wolfgang ne sera plus jamais le même ; quoi qu’il advienne, il est Apprenti, le voici Franc-maçon et cela ne peut être effacé. Sa production musicale est encore modifiée, enrichie par les nouveaux symboles auxquels il a désormais accès. Mozart a des ailes.

    Il est cependant condamné au silence durant quelques temps ; le temps de passer au grade de Compagnon, mais cela ne l’empêche pas de raconter à Constance les étapes de son évolution. Il souhaite la faire profiter de l’enseignement qu’il reçoit et qu’elle bénéficie des outils d’évolution mis à sa disposition, sans trahir pourtant…

    Wolfgang Amadeus, un Franc-maçon prosélyte

    Le 7 janvier 1785, Wolfgang est élevé au grade de Compagnon à la Loge "Zur wahren Eintracht".

    Le 10 janvier, il achève le quatuor à cordes en la majeur (K 464) dont l’andante se rapporte clairement au rituel de Réception des Francs-maçons.

    Mozart n’a déjà plus que quelques années à vivre. Il n’ignore rien de ses fragilités mais la musique le porte vers une profondeur de pensée que peu d’individus atteignent. Il souffre de ne pouvoir partager davantage d’expériences avec sa femme : autant que cela est possible, il lui soumet quelques sujets de travail et l’encourage à développer son « moi », sa chapelle intérieure.

    Déjà, par de nombreux courriers, il adresse à quelques Frères de poignantes suppliques ; les allusions aux Travaux maçonniques sont rares dans sa correspondance mais un lecteur attentif et averti pourrait néanmoins retrouver les parenthèses paraboliques à défaut d’en décrypter le sens précis.

    Le 13 janvier de la même année, Mozart est élevé au grade de Maître.

    Faut-il s’étonner de la rapidité avec laquelle le génie franchit ces étapes ? Il ne bénéficie d’aucun passe-droit ni d’aucune facilité. Les étapes sont vite franchies mais l’homme a vite mûri, dans son enfance galvaudée et les épreuves de sa célébrité jalousée.

    Quatre jours plus tard, il compose un quatuor à cordes en ut majeur (K 465) qui se réfère au grade de compagnon. Il participe également à la réception d’Anton Tinti au sein de la Loge « Zur Wahren Eintracht ».

    Le 27 janvier 1785, Mozart participe à une Tenue particulière : la Loge « Zur Wahren Eintracht » attend la venue de Haydn pour son Initiation. Wolfgang est présent, animé par une émotion qui lui rappelle déjà son propre passage d’état de Profane à celui d’Apprenti. Wolfgang en parle sans cesse à Constance. Il est excité à l’idée de retrouver son « papa » Haydn dans la Loge et de partager avec lui d’autres Travaux que ceux de la musique. Mais Haydn ne peut pas venir ce soir-là et la cérémonie est reportée à quelques jours.

    Le 11 février de la même année, Haydn se présente à la porte du Temple ; il frappe trois coups à son tour et demande à être reçu

    S’en suit un voyage initiatique, dont la teneur et les impressions resteront à jamais, aux yeux de Mozart, indicibles aux profanes, sauf à sa femme, encore qu’il soit évident qu’il ne puisse tout lui révéler.

    Wolfgang n’a pu prendre part à cette cérémonie ; il était à Mehlgrube, en concert pour la première interprétation de son concerto pour piano en ré mineur (K 466). Il joua lui-même la partie soliste.

    Le samedi soir, Léopold, Haydn et les deux barons (l’un était Tinti) ont participé à une fête dans le somptueux appartement de Mozart, dans la Domgasse, face à la cathédrale de Saint Etienne. Wolfgang avait réservé une surprise à son ami Haydn : trois nouveaux quatuors, réputés plus faciles que les trois précédents, dédiés à Haydn également, cependant toujours aussi prodigieux.

    C’est ce soir là, dans cet appartement, après avoir entendu les six quatuors qui lui sont dédiés (K 387, 421, 428, 458, 464, 465) que Haydn dira de Wolfgang à son père : « Je vous le dis devant Dieu, en homme respectable, votre fils est le plus grand compositeur que je connaisse, personnellement ou de nom : il a du goût  et, en outre, la plus grande science de la composition ».

    Le partage de l’ineffable se fera entre les deux hommes durant les années qui suivront.

    En mars 1785, Mozart termine le concerto en ut majeur (K 467) dont une partie est fortement maçonnique. L’andante fait clairement allusion au troisième grade, celui de Maître.

    En 1790, Mozart participe à une Réception en Loge, immortalisée par un tableau magnifique. Si l’œuvre est anonyme, les personnages ne le sont pour personne. Ce tableau, aujourd’hui restauré, est conservé au Historiches Museum der Stadt à Vienne. Mozart est le premier personnage (assis) de la rangée de droite. Son épée est posée à côté de lui. Sa main est posée sur sa poitrine ; il parle à son voisin vêtu de rouge.

    On jurerait que leur dialogue à voix basse donne à peu près ceci :

    • Je trouve qu’une femme qui ne craint ni la mort ni la nuit, mériterait bien d’être initiée chez nous !
    • Non, non, es-tu fou, Mozart ? Pas de femmes chez nous ! Pouah, nos esprits seraient confus par leur compagnie.

    En entrant dans la Franc-maçonnerie, Mozart a pu pénétrer dans un monde initiatique nouveau pour lui. Il a effectué cette démarche dans le but de se renouveler lui-même, de reprendre l’ensemble de sa vie avec des forces nouvelles et dans une nouvelle lumière.

    L’esprit de la Franc-maçonnerie germait en lui depuis longtemps. Mozart était épris de liberté, d’égalité, et de fraternité, persuadé de la nécessité d’échanges réciproques et d’un travail commun destiné à faire progresser l’humanité, les arts et les sciences. En rejoignant la Franc-maçonnerie, il accomplit ce désir de travail commun et s’investit au plus profond de lui-même dans cette quête spirituelle facilitée par la chaleur d’amitié fraternelle qu’il recevait de ses Frères Francs-maçons.

    Le père, oui. L’épouse, non.

    Wolfgang savait que son père voulait également entrer en Maçonnerie. Sa candidature est posée et acceptée. Mozart se questionne sur les motivations de son père. Cette aventure réunira-t-elle enfin ces deux cœurs qui ne savent plus se parler autrement qu’en se reprochant le passé, l’ingratitude du fils, la dureté du père ?

    Que va découvrir le rigide Léopold qui amuse autant Constance ? Le père, si redouté, va devenir Frère ; Léopold, si autoritaire, entrera même bientôt au grade d’Apprenti et découvrira que son propre fils est déjà Maître !

    Constance voudrait être une petite souris pour voir cela, mais c’est impossible. En France, les femmes ont accès aux Travaux en Loge, mais en Autriche, c’est impossible. Wolfgang réfléchit, il trouve cette différence injuste, car il admire la sensibilité et la ténacité des femmes. Il les trouve tellement intelligentes, aussi !

    Le 6 avril 1785, Wolfgang regarde son papa effectuer son propre parcours initiatique. Il s’émeut de voir Léopold ébranlé par la révélation du secret maçonnique ; son visage s’éclaire, tout est dit entre eux.

    Le lendemain, un somptueux banquet réunit les deux hommes ; Léopold repart ensuite pour Salzbourg. Wolfgang ignore qu’il ne reverra jamais son père. Constance l’ignore aussi, et si elle l’avait su, elle aurait fêté son départ à la bière tant la dureté de son beau-père le fait souffrir.

    Elle espère, au sortir de cette Initiation, que le vieil homme aura changé, qu’un regard gentil croisera le sien et qu’ils se comprendront, se parleront, enfin. En vain. Peine perdue.

    Au fil des mois Wolfgang participe aux Tenues régulières et compose de nombreuses œuvres destinées à être jouées lors des réceptions des Loges maçonniques. Mozart « voyage » et participe aux Tenues de la « Zu den drei Adlern », ainsi qu’à celles de « Zur gekrönten Hoffnung ».

    Il s’absente lors de ses problèmes de santé et profite toujours de ses convalescences pour composer quelques merveilles supplémentaires.

    Des odes funèbres à l’occasion du décès de Frères, en passant par la mise en musique de plusieurs poésies. Il s’impose entre temps le travail d’une cantate (K 429) destinée aux fêtes de la Saint-Jean d’été. Malgré la ferveur qui l’inspire, il n’achèvera jamais cette œuvre.

    Wolfgang et Constance ont d’énormes soucis d’argent ; les Frères Maçons leur prêtent de l’argent. Constance emprunte mardi pour rembourser ce qu’ils ont emprunté lundi ; la spirale est sans fin.

    Haydn cesse un temps de fréquenter les loges. Son immense foi se trouve parfois un peu dérangée par les principes maçonniques. Il est vrai que Mozart participe parfois aux Tenues d’une autre loge où les agapes qui clôturent les rencontres sont assez joyeuses et réputées libertines. Les Loges féminines d’adoption commencent à animer la curiosité des messieurs et les rencontres furent vraisemblablement l’occasion de quelques rapprochements entre Francs-maçons et Francs-maçonnes. Mozart souhaite y faire entrer sa femme, ainsi pourrait-elle constater qu’il ne s’agit pas d’orgies mais de séances de travail, suivies d’agapes bien arrosées ou se terminant souvent par un joyeux banquet fraternel.

    Mozart et l’Initiation des femmes

    Mozart veut ouvrir une Loge accessible aux femmes : elle s’appellera « Grotta ».

    Les tâches sont réparties entre plusieurs membres, amis et Frères, afin de hâter les préparatifs. Constance participe au projet, donne même de son temps pour effectuer quelques démarches administratives. Enfin, se dit-elle, les femmes pourront accéder à l’érudition des Francs-maçons !

    Dès l’été de l’année 1791, Mozart est en proie à de terribles crises qui le font ployer sous la douleur. La maladie le ronge petit à petit.

    Quelque chose en lui annonce sa mort pour les mois à venir. Il se sent parcouru d’un froid indicible. Son teint devient très pâle et sa mine triste. Il est atteint d’une profonde mélancolie et chaque départ d’un ami, chaque adieu murmuré, le fait fondre en larmes. La maladie de Wolfgang Mozart porte un nom que l’on connaît aujourd’hui : syndrome de Schoenlein-Henoch. Sa progression est lente, douloureuse et surtout fatale. Mais Mozart ne craint pas la mort : cette étape lui semble douce et obligatoire, pour atteindre une vie meilleure, un monde où tous ceux qui s’aiment se retrouvent.

    Il écrit à propos de la mort : « comme la mort (à y regarder de près) est le vrai but final de notre vie, je me suis, depuis quelques années, tellement familiarisé avec cette véritable et parfaite amie de l’homme que son image non seulement n’a plus rien d’effrayant pour moi, mais m’est très apaisante, très consolante. »

    Lorsque l’heure sonne pour Mozart, il sait garder sa sérénité, malgré son esprit torturé par l’idée de laisser sa chère Constance seule et sans revenus. Il demanda à sa belle-sœur de rester présente en disant : « j’ai déjà le goût de la mort sur la langue, qui soutiendra ma chère Constance si ce n’est ma chère belle-sœur ? ».

    Mozart ne se soucia pas de sa fin ; le Requiem inachevé le contrarie bien plus que de mourir. Wolfgang Amadeus Mozart est mort le 5 décembre 1791 à l’âge de 35 ans, après avoir passé dix années de dur labeur à Vienne, fortement endetté. Constance ne pouvait payer ses funérailles, ce qui fera de Mozart un cadavre anonyme jeté à la fosse commune.

    Si Mozart est mort dans la gêne, c'est d'avoir trop dépensé et non pas assez gagné. Ses opéras comme « Le Mariage de Figaro », « La flutte enchantée », « Don Giovanni » furent des succès, voire des triomphes. Les seules royalties du « Mariage de Figaro » permirent, plus tard, à son fils Karl d'acheter une propriété sur le lac de Côme, c'est dire !

    Mozart n'est pas mort seul et sans assistance médicale. C'est sans doute les nombreuses saignées, à la mode en son temps, qui l'auraient achevé. Constance, sa femme, Sophie, sa sœur et tous ses serviteurs (il n'en manqua jamais) étaient à son chevet. Et si son corps fut jeté dans une fosse commune, ce fut sans doute plus en raison d'un choix maçonnique qu’à cause d'une prétendue pauvreté.

    En rendant l’âme, il laissa Constance hébétée, hystérique ; elle s’allongea auprès de lui pour tenter d’être « contaminée » par son mal. Elle fouilla les cachettes sous le plancher, à la recherche des documents de « Grotta ». Mais il n’y avait plus rien à faire, car personne ne défendra ce dossier comme Wolfgang souhaitait le faire ; personne n’était aussi motivé qu’il l’était, car tous, étaient assez satisfaits de tenir leurs épouses loin de la « connaissance ».

    Constance décrypta facilement les symboles contenus dans « La Clémence de Titus », « La Flûte Enchantée », le « Requiem ». Sa foi, les certitudes, les doutes, l’espérance. Son esprit était déjà dans un ailleurs dont nous ignorons tout…

    Les Frères Maçons se sont réunis en Tenue funèbre à l’occasion du décès de leur cher Frère passé à l’Orient Éternel ; une oraison funèbre fut imprimée et lue devant tous les Frères. C’est Carl Philipp Hensler qui prononça ce texte. Il subsiste actuellement un seul et dernier exemplaire de ce recueil. En voici la copie :

    « Le Grand Architecte de l’Univers vient d’enlever à notre Chaîne fraternelle l’un des maillons qui nous étaient les plus chers et les plus précieux.

    Qui ne le connaissait pas ? Qui n’aimait pas notre si remarquable Frère Mozart ?

     Il y a peu de semaines, il se trouvait encore parmi nous, glorifiant par sa musique enchanteresse l’inauguration de ce Temple.

    Qui de nous aurait imaginé qu’il nous serait si vite arraché ?

    Qui pouvait savoir qu’après trois semaines, nous pleurerions sa mort ?

    C’est le triste destin imposé à l’Homme que de quitter la vie en laissant son œuvre inachevée, aussi excellente soit-elle. Même les rois meurent en laissant à la postérité leurs desseins inaccomplis.

    Les artistes meurent après avoir consacré leur vie à améliorer leur Art pour atteindre la perfection. L’admiration de tous les accompagne jusqu’au tombeau.

    Pourtant, si des peuples pleurent, leurs admirateurs ne tardent pas, bien souvent, à les oublier. Leurs admirateurs peut-être, mais pas nous leurs frères !

    La mort de Mozart est pour l’Art une perte irréparable. Ses dons, reconnus depuis l’enfance, avaient fait de lui l’une des merveilles de cette époque. L’Europe le connaissait et l’admirait.

    Les Princes l’aimaient et nous, nous pouvions l’appeler : « mon Frère ».

    Mais s’il est évident d’honorer son génie, il ne faut pas oublier de célébrer la noblesse de son cœur.

    Il fut un membre assidu de notre Ordre. Son amour fraternel, sa nature entière et dévouée, sa charité, la joie qu’il montrait quand il faisait bénéficier l’un de ses frères de sa bonté et de son talent, telles étaient ses immenses qualités que nous louons en ce jour de deuil.

    Il était à la foi un époux, un père, l’ami de ses amis, et le frère de ses frères. S’il avait eu la fortune, il aurait rendu une foule aussi heureuse qu’il l’aurait désiré. »

    Au même moment, Constance découvrait sous ses fenêtres les hurlements d’une foule en larme, silhouettes anonymes agitant des mouchoirs blancs. Elle pouvait oublier ses rêves d’initiation, car la France aussi commençait à maltraiter ceux qui possédaient la «connaissance».

    Les Frères se réunirent et firent disparaître les dettes de Constance Mozart : on ne laissa pas la veuve d’un Frère pleurer dans l’indigence. Cela eût été une parfaite contradiction avec toute leur philosophie.

    Constance consacra le reste de sa vie à l’œuvre de son époux. Elle soutint quelques révolutionnaires et adopta bien des idées de la Franc-maçonnerie. Son esprit s’éleva définitivement en 1842, toujours profane, mais si sûr d’avoir accompli son devoir qu’on se souvient encore de sa « tranquillité ».

    Elle est enterrée aux pieds de celui qui la détestait et l’a précédée dans le sillage maçonnique : croyez-vous maintenant que sa mémoire est « contente et satisfaite » de partager le caveau de Léopold Mozart ?

    Mozart honore ses Frères en musique

    Artiste tourmenté, aspirant à la quiétude, et afin de lutter contre son angoisse, le divin Wolfgang est donc entré en Loge en 1784 à l’âge de 28 ans.

    Lorsque, le 14 décembre 1784, Mozart apporte son adhésion à la Franc-maçonnerie, ce choix philosophique revêt pour lui une importance extrême. Sans doute est-il alors influencé par la mode du temps, mais ce n'est pas là sa seule motivation.

    La Franc-maçonnerie prône la fraternité parmi les hommes, célèbre le culte de l'amitié et affiche la générosité au premier rang de ses principes. Voilà qui ne peut qu'enthousiasmer le grand enfant que Mozart est encore à 30 ans à peine. Toujours prêt à s'enflammer pour une cause lorsqu'il la croit juste, il trouve dans les principes maçonniques le reflet de ses plus intimes convictions. Il n'est pas le seul. Dans cette Europe de la fin du 18ème siècle, que traversent tant de courants de pensée, la Franc-maçonnerie a fait de nombreux adeptes, notamment dans l'aristocratie.

    Les serments d'entraide, que ses membres professent les uns envers les autres, ne sont pas de vains mots : le musicien aura eu l'occasion de s'en rendre compte dans les moments les plus cruels de son existence. C'est donc une brise de liberté que la Franc-maçonnerie fait souffler au visage du jeune homme, une brise qu'il aspire avec délice.

    Dans les loges, Mozart retrouve de nombreux amis et soutiens tels le baron Van Swieten qui lui a fait adapter Haendel ou les frères Stadler, éminents clarinettistes. Mozart est très fier de cet engagement et s'empresse de faire initier son père et son ami Josef Haydn. Une clarification s'impose toutefois. Si elle prêche des idéaux de liberté et de fraternité, réfléchit sur l'éthique du monde, la Franc-maçonnerie viennoise n'est pas anticléricale. Les catholiques maçons sont considérés comme des catholiques éclairés.

    Cet idéal maçonnique, expression la plus pointue du mouvement des Lumières, Mozart le portera jusqu'à la fin de sa vie dans des œuvres destinées au rituel des loges. Pour témoigner à ses nouveaux amis sa communion de cœur et d'esprit avec eux, Mozart, dès avril 1785, apporte une première contribution à leur cause, en composant la « Joie maçonnique », et, trois mois plus tard, la « Musique funèbre maçonnique », deux œuvres de circonstance. De leur côté, ses « Frères » ne l'abandonnent jamais, particulièrement l'un deux, un riche négociant du nom de Michael Puchberg, que Mozart avait souvent sollicité : une première fois en 1788, alors que son admirable « Don Gionanni » n'a reçu qu'un accueil mitigé de la part du public viennois, puis, l'année suivante, de manière encore plus pressante, alors que sa femme est très malade et leur situation matérielle inquiétante. Celle-ci s'aggrave avec les années : Constance, son épouse, est dépensière, et les chefs-d'oeuvre qu'il compose ne lui rapportent qu'une misère. En Frère attentionné, Puchberg offre aussi à Mozart le réconfort de sa présence et s'intéresse à son œuvre. Le 21 janvier 1790, il est à ses côtés pour la première répétition de « Cosi fan tutte ».

    Le symbolisme maçonnique de la « Flûte enchantée »

    La genèse de la « Flûte enchantée »

    Au mois de mars 1791 – cette année qui sera la dernière de la courte vie de Mozart – c'est un autre de ses Frères en Maçonnerie, Emmanuel Schikaneder, qui se trouve à l'origine de « Die Zauberflôte » (« La Flûte enchantée »). Celui-ci dirige dans un faubourg de Vienne le « Theater auf der Wieden » que fréquente une clientèle populaire. Il apporte au musicien un livret qui l'enchante dès les premiers mots et lui procure un de ces élans d'enthousiasme qui inspirent à Mozart ses plus belles pages.

    Suite à cette proposition de créer un opéra en allemand, Mozart se met au travail en mars 1791 et compose sa partition, non sans achever de nombreuses autres pièces qui lui ont été commandées. Ce qui séduit le compositeur dans le thème de « La Flûte enchantée », c'est qu'il introduit aux mystères que recèlent le rêve et les astres et qu'il entraîne ceux qu'il initie sur un chemin céleste.

    « La Flûte enchantée » fut créée le 30 septembre 1791, deux mois avant la mort de Mozart. Le sujet de l'opéra, emprunté aux « Contes orientaux » de Wieland, n'était pas en soi très original. Schikaneder entreprend de remanier le texte en y introduisant rites, idéaux et symboles d’inspiration maçonnique. Mais la véritable magie de l'œuvre revient essentiellement à la qualité de la musique qui va jusqu’à utiliser, avec la science et le bonheur que l’on sait, chorals protestants et chansons populaires.      

    Par sa poétique, sa couleur harmonique, mélodique et instrumentale, la  « Flûte enchantée » de Mozart est donc le premier opéra allemand. 

    L'œuvre

    De la « Flûte enchantée », Gœthe  disait qu'elle pouvait se prêter à des lectures multiples, procurant un plaisir simple à la foule et livrant des trésors secrets aux Initiés. Le livret de Schikaneder peut, en effet, se lire tout simplement comme une belle histoire féerique ou comme un parcours initiatique si l'on possède les clés des rites maçonniques.

    Le sujet de l'opéra est l'éducation de l'être humain à accéder à une moralité plus élevée en acquérant sagesse, amour et bonté. Les obstacles qu'il doit surmonter sont le prix à payer pour accéder à la connaissance et à l'amour. La vie est la lutte de la lumière avec l'obscurité, du bien avec le mal, du rationalisme avec la superstition, du matriarcat avec le patriarcat. La musique de Mozart rapproche ces contraires, unit ces oppositions et forme ainsi une charpente, celle de l'être humain tout simplement. La  « Flûte enchantée »  est le terme d'un voyage de découvertes que Mozart venait de faire à travers son siècle, la somme de toutes ses inspirations, de la plus populaire à la plus majestueuse.

    Dans ce qui est l'ultime oeuvre lyrique de son existence, Mozart démontre, mieux qu'il ne l'avait jamais fait, son pouvoir de survoler l'infranchissable et de passer en un instant de la farce à l'épique. Autres éléments significatifs du sujet, la connivence entre le monde enfantin et le monde animal, illustrée par la présence de créatures mi-humaines mi-animales. Papageno et Papagena appartiennent à un univers où le goût très vif pour les plaisirs de la vie ne s'exerce jamais au détriment de l'innocence des acteurs. Ce désir de pureté, que Mozart a toujours porté en lui, trouve ici l'occasion de s'épanouir.

    On trouve dans ce dernier opéra de Mozart la symbolique chère aux Francs-maçons : le combat du Bien contre le Mal, le triomphe des vertus, la victoire de la Lumière sur les Ténèbres. Mozart évoque l’Initiation qui permet au Profane de devenir meilleur. Lumière, amour, vérité, travail inlassable sur soi : la symbolique et bien d’autres signes sont là évoqués, respectés, qui font de cette « Flûte enchantée » un émerveillement.

    Les signes symboliques dont l'œuvre est semée, les rapports numériques pythagoriciens entre les tonalités, les effectifs orchestraux, les tessitures, les groupes de personnages bien définis, tout conduit à qualifier « La Flûte enchantée » d'opéra maçonnique.

    Si les énigmes que recèle l'œuvre et leur élucidation peuvent paraître sommaires, d'un rituel vieillot et desséché par le vent de l'Histoire, elles n'en constituent pas moins un premier mode de compréhension de cet opéra par lequel il faut passer si l'on veut pénétrer les intentions secrètes qui ont présidé à son élaboration.

    On y rencontre spontanément le besoin d'un tracé initiatique vers une révélation. Ce qu'il y a de remarquable dans cet opéra, et aussi de significatif dans l'écriture mozartienne, c'est qu'il est une des rares créations sublimes de l'esprit humain accessibles aux enfants. La première a lieu au Theater « auf der Wieden », le 30 septembre 1791, sous la direction de Mozart lui-même.

    Ainsi peut-il savourer plus complètement le succès que lui réserve le public, un succès qui se perpétuera plusieurs mois après la disparition du musicien et qui, sur le moment, lui apporte un réconfort dont il a bien besoin, étant donné le délabrement de sa santé et la dépression morale qu'il traverse. Si l'on en croit le Berliner Musikalische Zeitung , l'œuvre est fort mal chantée. Justifié ou non, ce jugement n'empêche pas le théâtre de faire salle comble à chaque fois qu'il affiche « La Flûte enchantée ». Mais ce succès arrive trop tard pour le pauvre Mozart qui survivra moins de trois mois à la création de son opéra.

    Pourtant, avant de quitter un monde qu'il a survolé comme un ange, il donne à la Franc-maçonnerie une autre preuve de sa fidélité. Afin de célébrer l'inauguration d'un nouveau temple, la loge à laquelle il appartient lui demande de composer une cantate. Bien qu'à bout de forces, il trouve dans son cœur le courage de créer cette œuvre qui sera la dernière de sa vie. Cette cantate, « Das Lob der Freudschaft » (L'Eloge de l'amitié), nous dit que jusqu'au moment ultime de son parcours terrestre, le musicien a voué un culte à ce sentiment qu'il a recherché tout au long de son existence et qu'il a, hélas, trop rarement rencontré.

    La philosophie maçonnique s'exprime à travers une multitude de symboles (Equerre, Compas, Niveau, Colonnes, Triangle, Nombre 3, etc.) et de valeurs (humanisme, philanthropie, tolérance, fraternité). On retrouve ces symboles et ces valeurs dans certaines œuvres musicales, littéraires et architecturales.

    Cet opéra débute par un triple accord qui reprend la rythmique ternaire des batteries maçonniques. Le chœur final comporte le ternaire « force, sagesse, beauté » qui est utilisé au Rite Ecossais Ancien et Accepté, le plus pratiqué au monde.

    « Die Zauberflöte » est l’œuvre universelle par excellence.

    Conclusion

    On a beaucoup dit et beaucoup écrit sur cette œuvre. Elle est sans aucun doute l'opéra de W. A. Mozart le plus représenté et ce n'est pas sans raison car il est des œuvres, en particulier artistiques, qui rayonnent sur les hommes et l'humanité. Elle est si riche de symboles que de nombreuses thèses ont été émises sur sa signification, thèses parfois reprises dans les innombrables interprétations qu'ont réalisées les metteurs en scène d'opéras du monde entiers.

    Cette « Flûte enchantée » est vraiment magique, magique à plus d'un titre : dans sa musique, souvent hors de l'espace et du temps ; dans les intentions de son créateur et de tous les artistes qu'elle a inspiré et enfin dans le message que chacun peut comprendre qu'elle lui apporte.

    Mais, sans vouloir rajouter une nouvelle interprétation des intentions qu'auraient eues Mozart et le cercle de ses amis dont Schikaneder et Gieseke en créant ce chef-d'œuvre – car en réalité, qui peut prétendre savoir avec certitude ce que voulait nous dire Mozart ? – il n’y a qu’une certitude : Mozart était sensible à tout un courant de pensée « universelle » et « spirituelle » et nous savons qu'il était en contact étroit avec les hommes et les cercles qui vivaient de cette pensée.

    La « Flûte Enchantée », opéra maçonnique et d’apprentissage, parcours initiatique mais aussi turquerie et quasi opéra-comique qui ne ressemble qu’à Mozart lui-même, est à la fois populaire et ésotérique.

    Comme dans les contes orientaux dont elle s’inspire, la « Flûte enchantée » foisonne de symboles dont peuvent s’amuser les Initiés mais ne renonce jamais au doux plaisir d’entraîner le spectateur dans les méandres d’une aventure féerique et fantastique où les personnages ne tardent pas, d’épreuves en tours de magie, à redouter le Bien et à douter du Mal, à trembler et à s’enhardir, jusqu’à se transformer, au bout de leur périlleuse déambulation, en ces héros empreints de grâce et de sagesse que ne renieraient pas les mille et une nuits.

    C’est un Mozart en fin de vie, délaissé par la mode et la santé, qui s’amuse de ces aventures extravagantes et populaires dans lesquelles sa musique peut s’abandonner a la fantaisie et entraîner dans son élan la troupe de Schikaneder, librettiste complice et ami de vingt ans. Les genres y changent aussi souvent que les tableaux, les styles y apparaissent et s’y bousculent avec la magique aisance d’un effet de machinerie.

    Au final, c’est la profusion, l’inattendu, qui rappellent à ses contemporains, sous couvert de divertissement, l’incroyable diversité de son génie. Plus qu’un testament, c’était un pied de nez aux ennuyeux qui confondaient sérieux et profondeur, aux mondains qui cherchaient l’Olympe dans les velours des salons.

     

    R:. F:. A. B.

     

     


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :